Une proposition de loi relance le débat sur la prise en charge des frais de stage dans les études infirmières. Le dossier sert de test à une idée plus large: soutenir financièrement certaines formations quand le stage devient un temps plein.
L’idée progresse au fédéral: pour certains cursus qui mènent à des professions en pénurie, une compensation financière pendant la formation pourrait devenir un outil de politique publique. L’exemple le plus avancé concerne les étudiantes et étudiants infirmiers de dernière année, dont le cursus est devenu «un quasi-temps plein de stage.»
Si l’accord de coalition 2025-2029 prévoit explicitement d’étudier la question avec les entités fédérées, c’est la députée Nawal Farih (CD&V) qui est à l’initiative du texte. Elle pose l’enjeu d’emblée: «D’ici 2040, il nous faudra 120.000 personnes supplémentaires dans le secteur des soins. La formation doit donc devenir plus attrayante et cela passe par du défraiement.»
Son ambition est de créer un statut particulier pour les étudiants infirmiers en formation en quatrième année. Il ne s’agit pas d’un salaire versé au sens classique, mais d’une «prise en charge structurelle de frais liés à la formation.»
Le CD&V pose une critique sur le système formatif actuel des soins infirmiers, que le parti juge «trop contraignant.» Pour rappel, le bachelier infirmier est passé à 240 crédits en 2016, avec une quatrième année centrée sur un stage de 800 heures en Flandre et dépassant les 900 heures dans certains établissements de la Communauté française.
Nawal Farih décrit: «une exigence dans la formation qui s’ajoute à une réalité financière tendue. Avec le minerval passé à environ 1.000 euros, des coûts de transport, de repas, d’achat de leurs tenues professionnelles… Tout cela pour aller travailler plusieurs mois à temps plein, sans indemnité, et sans avoir l’opportunité pour ces étudiants de s’engager dans des jobs étudiants sur le côté afin de subvenir en partie à leurs besoins.»
Pour Juliette, une étudiante en quatrième année en soins infirmiers dans un établissement de la capitale, l’initiative ressemble plutôt à une jolie promesse… un peu creuse: «Je ne dirais pas non à cette prime, mais si elle arrive à la fin des stages, comme c’est le cas actuellement en Flandre, c’est un peu tard. En général, quand on finit nos stages, on est directement engagés. C’est avant notre diplomation qu’il faudrait recevoir un coup de pouce. Pas après.»
Défraiement ou rémunération?
Dans le cadre d’un stage intégré à une formation, la règle générale reste l’absence de salaire. Le SPF Emploi rappelle que l’élève-stagiaire ne reçoit ni rémunération, ni avantage en nature, avec une possibilité d’indemnités pour des frais réels. Toute la bataille politique se joue donc sur la frontière entre un stage qui reste un temps de formation et un stage qui ressemble à une prestation de travail.
En Flandre, un modèle existe déjà, mais sous une forme limitée. Le gouvernement flamand a décidé en mai 2025 d’accorder une indemnité forfaitaire de 1.000 euros aux étudiants qui obtiennent leur bachelier en soins infirmiers dans une institution flamande pour l’année académique 2024-2025.
Cette indemnité vise à compenser une partie des frais liés aux stages. Plusieurs organisations étudiantes et professionnelles rappellent toutefois que cette prime «reste ponctuelle, reconduite par décisions successives sans ancrage structurel, ce qui entretient une incertitude pour les promotions suivantes.»
La proposition de Nawal Farih évoque également une piste complémentaire: faire compter la quatrième année comme une année d’ancienneté au début de carrière, ce qui représenterait, selon les estimations du CD&V, un gain d’un peu plus de 1.000 euros la première année, et jusqu’à 18.000 euros sur l’ensemble d’une carrière.
L’arbitrage budgétaire reste le point de friction central. Un responsable de formation en soins infirmiers relève que le débat revient toujours au même point: «Qui paie cela? Pour le moment, ce sont les employeurs du côté flamand. Je ne trouve pas cela juste.»
Le dossier infirmier n’est pourtant pas le premier secteur où une formation ouvre droit à une rétribution. En alternance, des apprenants perçoivent une rétribution mensuelle et peuvent toucher des primes, y compris quand la formation vise un métier en pénurie. La comparaison a ses limites, l’alternance repose sur un contrat et un cadre régional. Elle montre une piste, quand la politique veut soutenir une filière sans transformer chaque stage en emploi salarié.
Un casse-tête fédéral, un précédent pour d’autres filières
Le nœud politique se situe aussi dans la répartition des compétences. L’enseignement et l’organisation des stages relèvent des Communautés. Les règles relatives à l’exercice de professions de santé relèvent du fédéral. La proposition de loi du CD&V tente de créer un pont, en insérant une base légale dans la loi fédérale et en renvoyant les modalités à un arrêté royal.
Pour le ministre fédéral de la Santé, Frank Vandenbroucke (Vooruit), la proposition soulève deux problèmes majeurs: «J’ignore complètement quel statut nous devrions créer à l’échelon fédéral pour octroyer une indemnisation des frais aux étudiants.»
Autre couac, cette proposition va-t-elle vraiment rendre le métier plus attractif? Le ministre en doute: «Le modèle actuel en Flandre fonctionne comme une aide ponctuelle qui s’adresse aux étudiants diplômés, mais aucune statistique officielle n’indique que la prime a un effet mesurable sur l’augmentation du nombre de diplômés ou sur une meilleure attractivité de la filière. Le dispositif est surtout décrit comme une compensation financière symbolique des coûts de stage.»
Mais pour Frank Vandenbroucke, le cœur du débat politique ne se limite pas à l’exemple infirmier. «Cela créerait un précédent, affirme-t-il. Une mesure spécifique pour une filière de santé peut déclencher des revendications similaires ailleurs.»
«Je suis d’accord avec le ministre sur ce coup, conclut Juliette, l’étudiante en soins infirmiers. Plusieurs de mes amis sont dans le même cas que moi en architecture, en enseignement… Ils peinent à financer leurs dépenses tout en honorant leurs stages. Je pense que le problème n’est pas propre aux infirmiers, mais plus généralisé dans l’ensemble des cursus qui impliquent de longues périodes de stages.»















