La Chine se profile de plus en plus en maître dans tous les domaines du numérique. Ceni, son dernier réseau Internet, illustre sa volonté de performance. Loin derrière, les Européens travaillent la résilience.
Les Chinois ont officiellement signé leur nouvelle prouesse technique juste avant Noël. Son nom: Ceni, pour China Environment for Network Innovation. Ce réseau tentaculaire de 55.000 kilomètres de fibre optique, parallèle à l’Internet public, relie les 40 plus grandes villes du pays, interconnectant universités et entreprises. Le résultat chiffré est stupéfiant. Grâce à Ceni, 72 téraoctets de données ont pu être transmis, en une heure et demie, depuis un radiotéléscope situé à Guizhou jusqu’à l’université de Hubei, distante de plus d’un millier de kilomètres, au nord. Sur un réseau classique, ce gigatransfert aurait duré… 699 jours. Les connaisseurs apprécieront: le débit s’approche des 100 gigabits par seconde, alors que notre Internet domestique permet une transmission entre 100 mégabits et un gigabit par seconde, soit 100 à 1.000 fois moins rapide.
Il y a un an, la Chine avait pulvérisé un autre record de vitesse, cette fois dans le domaine des télécommunications spatiales. L’entreprise Chang Guang Satellite Technology avait réussi à atteindre un taux de transmission de 100 gigabits par seconde entre ses satellites et la Terre, grâce à une communication laser. Elle avait ainsi coiffé au poteau Starlink, l’entreprise d’Elon Musk. Fin 2023, les Chinois avait encore innové en revendiquant avoir lancé le réseau Internet public le plus rapide du monde, soit un débit de 1,2 térabit par seconde. Cette course à la vitesse, dans laquelle seul le Japon se montre un concurrent crédible, est complémentaire à une autre compétition mondiale, appelée «la guerre des puces». Les semi-conducteurs, on le sait, sont devenus aussi indispensables à l’économie moderne que le pétrole.
Evalué à près de 800 milliards de dollars, le marché de ce composant électronique, qu’on retrouve notamment dans une foule d’appareils du quotidien (des smartphones à la voiture en passant par la console de jeux ou le frigo connecté), a doublé en dix ans. Dans ce domaine, la Chine cherche aussi à exceller et à devenir autonome, à force d’investissements publics et privés conséquents. Ces dix dernières années, sa part dans la production mondiale des semi-conducteurs est passée de 11% à 18% et devrait atteindre plus de 22% en 2030, selon la Cour des comptes européenne (voir graphique). En comparaison, durant la même période, celle de l’Europe, très dépendante des puces asiatiques (Taïwan, Corée, Japon), a chuté de 13% à 7%. La crise autour de l’entreprise d’assemblage de puces Nexperia, dont les Néerlandais ont revendu une division clé au chinois Wingtech en 2017, est révélatrice du bras de fer géopolitique qui se joue dans ce domaine de la tech.
Invoquant des motifs de sécurité nationale, les Pays-Bas ont tenté de reprendre le contrôle de Nexperia cet automne. Pékin a immédiatement répliqué et bloqué la réexportation vers l’Europe des puces néerlandaises expédiées en Chine pour leur conditionnement. Un blocus qui a suscité la panique des constructeurs automobiles européens très gourmands en semi-conducteurs Nexperia –en particulier l’allemand Volkswagen– qui ont dû fermer temporairement des lignes de production. Le gouvernement de La Haye fut contraint de faire machine arrière et a finalement suspendu, fin novembre, son projet de reprise de contrôle de Nexperia. Il faut dire que la Chine a également fait du chantage aux terres rares, dont elle contrôle les trois quarts de la production mondiale et qui sont essentielles pour nombre de filières industrielles.
«Ils ont la force de construire rapidement un écosystème intégré qui couvre la chaîne de valeur de A à Z.»
La Chine dans la course à l’IA
Malgré l’excellence de sa recherche et développement (R&D), l’Europe est clairement à la traîne dans le domaine de la technologie numérique, alors que la Chine prend de l’avance tant en vitesse de connexion que de contrôle du marché des semi-conducteurs, deux domaines complémentaires dans la course à l’IA, dans laquelle la Chine est aussi en train de surpasser le reste du monde. L’un de ses atouts est l’investissement public massif, entre autres dans les infrastructures. Un exemple: plus de 3,4 millions de stations 5G ont déjà été installées dans le pays, soit près de deux tiers du parc mondial. La puissance chinoise est à la fois financière et technologique. Désormais, dans une grande majorité des technologies de pointe, la Chine devance les Etats-Unis et l’Europe.
«Les Chinois ont surtout la capacité de mobiliser des moyens très rapidement pour faire grandir des solutions à une échelle globale en peu de temps, analyse Nicolas van Zeebroeck, professeur à la Solvay Brussels School (ULB), spécialiste de l’économie numérique. Leur volonté est d’être autonomes et leur force est de construire un écosystème intégré qui couvre la chaîne de valeur de A à Z, alors qu’en Europe, on se heurte à des problèmes de régulation, de durabilité et de résistance de riverains ou d’ONG, qui retardent les projets pendant dix ans. Quand on décide de construire une usine n’importe où dans le monde, 18 mois s’écoulent entre le moment où la décision est prise et celui où l’usine est opérationnelle, sauf en Europe…»
Il semble quasi impossible pour l’UE de parvenir à rattraper le retard accumulé. Son «Chips Act», lancé en 2023, qui devait permettre d’attirer de gros investissements dans la chaîne des semi-conducteurs en assouplissant le régime des aides d’Etat, n’a jusqu’ici pas donné grand-chose. Un «Chips Act 2» est attendu pour le premier trimestre de 2026.
La vigueur numérique européenne montre des signes encore plus inquiétants dans le domaine des infrastructures Internet. Dans un entretien récent au Financial Times, le patron du Centre belge de cybersécurité (CCB), Miguel De Bruycker, a déclaré que la bataille de l’Internet semblait perdue d’avance pour l’Europe. «Nous avons perdu le contrôle du cloud, nous avons perdu l’accès à Internet», regrette-t-il en pointant notre dépendance aux géants technologiques américains et plaidant pour que l’Union soutienne des initiatives privées à l’instar de la création conjointe du constructeur aéronautique Airbus par le passé.
«Les Européens ont un rôle à jouer dans des IA de niche, notamment dans le domaine de la santé.»
Assujettissement européen
Les Européens gardent néanmoins la main en matière de recherche avec, notamment, un fleuron mondialement reconnu à Louvain, en Belgique. Spécialisé dans l’innovation et la miniaturisation à l’extrême des puces, l’Institut de microélectronique et composants (Imec) et ses 6.000 collaborateurs travaillent en partenariat avec les plus grands: Samsung, Intel, Nvidia, Apple, TSMC… Même chose pour le géant ASML aux Pays-Bas, dont dépend la tech mondiale. «Mais la recherche n’est qu’un maillon de la chaîne de valeur, tempère Nicolas van Zeebroeck. L’Europe a arrêté d’investir dans les infrastructures, là où les Chinois et les Américains ont mis le paquet. Elle a aussi arrêté d’investir massivement dans l’énergie bon marché essentielle pour les data centers, par exemple. Elle sera obligée de construire des modèles moins gourmands en énergie, en puissance de calcul, en bande passante, si elle veut réduire son handicap par rapport à la Chine et aux Etats-Unis.»
L’Europe est-elle condamnée à l’assujettissement numérique face à ces deux pays? Au-delà de la performance, de la puissance de calcul et de la vitesse de transmission, se pose aussi la question des valeurs. Que veut-on faire de ces prouesses technologiques? Déshabiller virtuellement des femmes, mêmes mineures, sans leur consentement, comme vient de le commettre l’intelligence artificielle Grok d’Elon Musk? L’IA est devenue un véritable enjeu de pouvoir et Sam Altman, le patron d’OpenAI, est reçu comme un chef d’Etat partout où il se rend, mais les Européens disposent d’autres atouts qui pourraient se révéler déterminants à terme. «Le but d’une telle avancée technologique est tout de même d’améliorer le bien-être des gens, observe Benoît Macq, professeur à l’Ecole polytechnique de l’UCLouvain, spécialiste de l’IA. C’est là que les Européens ont un rôle à jouer, dans des IA de niche, par exemple dans le domaine de la santé.»
Le système numérique européen est fragmenté, donc plus lent et moins efficient. «On est loin de l’uniformisation chinoise, reconnaît le Pr. Macq. En Europe, on a plutôt un backbone, soit un réseau dorsal avec des réseaux locaux autour. Que vaut-il mieux? Certes, on assiste à une vague chinoise d’ampleur, même s’il peut y avoir des effets d’annonce. Mais la fragmentation du système européen le rend bien plus résilient. Et la régulation qu’on accuse souvent d’être un frein peut également être un atout. Quand des Japonais, des Sud-Américains ou même des Américains viennent nous voir, ils se disent toujours épatés par ce qu’on parvient à construire à 27 Etats aux réglementations et cultures différentes. La diversité européenne a, à mon avis, davantage d’avenir qu’un système hyperperformant ou hypercentralisé, à l’américaine ou à la chinoise.» Il est vrai que la vision chinoise de l’Internet, qui est celle d’un contrôle absolu, est à mille lieues de celle des Européens, très respectueuse des valeurs éthiques des personnes. Le monde de Big Brother contre un monde de résilience?













