Face à un régime épuisé, la contestation actuelle consacre une «convergence des luttes» et se range derrière le fils du chah, analyse Pierre Pahlavi, membre de la famille royale.
Professeur titulaire de science politique au Collège des forces canadiennes à Toronto, Pierre Pahlavi explique les enjeux de la contestation qui s’est développée en Iran depuis près de trois semaines. Il est aussi le fils du fils adoptif, Christian Pahlavi, du frère, Ali-Reza Pahlavi, du chah d’Iran renversé par la révolution islamique en 1979.
Percevez-vous dans le mouvement de contestation actuel des signaux plus profonds d’une fragilisation du régime iranien que lors des précédents épisodes de protestation?
Il y a deux grands aspects qui font que cette séquence-ci est différente des précédentes. En 1999, la première grande contestation du régime islamique avait pour moteur des revendications estudiantines. En 2009, les Iraniens étaient descendus dans les rues pour contester la validité de la réélection du président Mahmoud Ahmadinejad, il s’agissait plus d’une critique du système politique. Entre 2019 et 2020, les revendications étaient de nature économique, la vie chère, l’inflation, le chômage, l’accès aux produits de première nécessité… Et en 2022, après l’assassinat de Mahsa Amini, le mouvement «Femme, vie, liberté» avait une portée plus symbolique et s’est caractérisé par la contestation des «forces périphériques», les minorités kurdes, azéries, baloutches, arabes, soit les populations satellisées par la majorité persane. Aujourd’hui, on a ce que les spécialistes des révolutions appellent une «convergence des luttes», l’économique, le politique, le social, l’idéologique. Cette contestation montre un épuisement général du système mis en place en 1979. On le voit à travers les slogans, les revendications, les appels ouverts au renversement du régime. Les Iraniens n’attendent plus une réforme de la République islamique. Ils veulent s’en débarrasser. Il y a un autre aspect nouveau. Lors des vagues précédentes de contestation, prévalait une fragmentation de l’opposition politique interne. Il n’y avait pas de figure de proue, pas de mouvement qui avait réussi à organiser la révolte. Cette fois, pour plein de raisons, les Iraniens ont choisi de se ranger derrière la figure de Reza Pahlavi. C’est un symbole fédérateur. Sera-t-il assez puissant? Sera-t-il capable de prendre les rênes de cette révolte? Cela reste à voir. Mais c’est nouveau. Les Iraniens de toutes confessions et de toutes obédiences politiques semblent se ranger derrière lui et beaucoup moins derrière l’Organisation des Moudjahiddines du peuple.
Les appels publics à manifester formulés par Reza Pahlavi expliquent-ils l’émergence de sa figure parmi les protestataires?
Cela fait des années que Reza Pahlavi intervient pour essayer de se présenter comme le principal chef de l’opposition au sein de la diaspora. Il a toujours mené ce combat. De manière un peu déguisée, des puissances occidentales et leurs alliés régionaux essayent de le soutenir. D’ailleurs, son soutien aux frappes israéliennes de la «guerre des douze jours» en juin 2025 l’avait discrédité aux yeux de la population. Son retour, hypothétique pour le moment, serait très largement rendu improbable s’il était vu comme revenant dans les valises américaines ou israéliennes.
«Par l’usage de cette force, sans Internet, la poursuite des manifestations pourrait être compromise.»
Le soutien affiché par les Etats-Unis et Israël est-il un atout ou un handicap pour le mouvement de contestation?
C’est un profond handicap. De la part des Etats-Unis, c’est une chose. Le «grand satan», comme les Iraniens appellent les Etats-Unis, a toujours été soupçonné d’avoir une main dans les affaires internes du pays. Le «petit satan», Israël, c’est autre chose. Il peut discréditer très largement l’opposition interne. Il y a chez les Iraniens un fond d’antisémitisme, même parmi ceux qui sont farouchement opposés au régime islamique. Il y a une volonté de se détacher d’Israël, y compris chez les monarchistes, même s’ils sont reconnaissants du rôle joué par le Mossad, les services secrets israéliens, dans ce qui s’est passé depuis 2023.
Quel rôle pourrait jouer Reza Pahlavi dans ce processus? Dans une transition ou de façon plus durable?
Il l’a dit lui-même. Son objectif est de structurer une transition, d’être l’homme du passage de témoin. Et je pense qu’il est assez sincère. Son rôle pourrait être comparé à celui tenté par Zaher Chah dans les années 2000 après la chute des Talibans en Afghanistan. Mais il n’est pas certain que même ceux qui crient son nom aujourd’hui dans les rues de Tabriz, Téhéran et Ispahan soient vraiment prêts à replonger dans un système monarchique, encore qu’il me semble qu’il soit consubstantiel de l’identité iranienne. C’est une monarchie de 25 siècles qui fait partie de la culture iranienne. Cela étant, la révolution et les 47 ans de la République islamique ont changé beaucoup de choses. Les Iraniens aspirent surtout à éviter le chaos, à pouvoir vivre librement, dans le confort. Ils sont comme tout le monde. Je ne pense pas qu’ils soient prêts à tout compromettre pour un retour de la monarchie, qui plus est absolue. La volonté des Iraniens le dira.
De la tentative de conciliation au début à la répression féroce désormais: comment expliquer l’évolution de l’attitude des dirigeants iraniens par rapport à la contestation?
Les responsables iraniens sont parfaitement conscients que les assises du régime sont érodées. Le régime est au bord du gouffre. Les frappes de 2025 l’ont encore davantage affaibli. Il est isolé sur le plan régional, ne disposant plus de ses proxies. Il est en première ligne face à ses adversaires extérieurs. Sa profondeur stratégique est réduite à néant. A l’intérieur, le soutien au régime, qui était évalué il y a encore un an à 20% de la population, s’est désormais réduit comme peau de chagrin. Cette fois, l’édifice pourrait s’effondrer. Alors, après avoir tenté la conciliation, les dirigeants se sont rendu compte que quelque chose avait changé et que cette vague-ci risquait de les emporter. D’où la coupure d’Internet et le choix d’une répression extrêmement brutale. Ils ont menacé de militariser la répression, en déployant l’armée et les Gardiens de la révolution. Des manifestations prorégime ont été organisées le 12 janvier. Je ne dirais pas que la partie est gagnée pour lui. Mais en faisant usage de cette force, sans Internet, la poursuite des manifestations pourrait être compromise.
A terme, le régime des mollahs est-il condamné?
Absolument. La question n’est pas de savoir si le régime s’écroulera mais quand. Les fissures sont là. Le régime a échoué dans la gestion de la question économique. Les Iraniens manquent de tout. L’inflation s’élève à 50%. Pour reprendre un vocable apprécié des sinologues, les mollahs et les Gardiens de la révolution ont perdu «le mandat du ciel». Ils peuvent s’accrocher au pouvoir. Mais à plus long terme, je ne leur donne pas plus loin que la fin de cette décennie. Pourrait-il néanmoins y avoir une reprise de contrôle en interne avec l’aide des Gardiens de la révolution et de l’armée pour tenter de changer l’apparence cosmétique du régime tout en gardant le contrôle sur 80% de l’économie? C’est possible.













