De service chargé de l’immigration et des douanes, l’ICE est devenue sous Donald Trump un bras armé controversé de l’exécutif fédéral. Tirs, dérives et démonstrations de force font craindre une escalade aux conséquences politiques et démocratiques majeures.
Et si ce n’était que le début d’une inquiétante série? Les agissements de l’ICE, le Service de l’immigration et des douanes des Etats-Unis, choquent et interpellent. A Minneapolis, une femme, Renee Good, a été abattue la semaine dernière. Dans la même ville, un agent a tiré dans la jambe d’un homme vénézuélien, ce mercredi 14 janvier. Trump menace désormais de déployer des forces militaires au Minnesota, en vertu de la loi sur l’insurrection.
Il faut dire que, depuis plusieurs semaines, le rôle initial du service a été quelque peu transformé, si pas complètement redéfini, par le président américain Donald Trump. Et aujourd’hui, le contraste est éblouissant.
L’ICE existe depuis longtemps, plus de 23 ans. Essentiellement chargée des questions d’immigration et de douane, elle traque désormais les immigrants au sens le plus large qui soit, «puisqu’elle s’en prend également à des personnes d’origine étrangère qui ont la nationalité américaine», remarque Serge Jaumain, historien et spécialiste des Etats-Unis (ULB). «Sa fonction a été clairement modifiée», appuie-t-il.
Selon Elizabeth Sheppard Sellam, maître de conférences à l’Université de Tours et spécialiste des politiques de sécurité aux Etats-Unis, «le rôle de l’ICE est devenu plus politique et coercitif, avec une volonté de démonstration de force en prime.» L’ICE, censée appliquer le droit migratoire uniquement aux frontières, «sert désormais d’instrument idéologique et agit sur l’ensemble du territoire. Trump tente de démontrer, de la sorte, que l’Etat fédéral reprend le contrôle sur un problème de sécurité, qu’il soit réel ou imaginaire», relève la spécialiste. A noter que la police, et ce n’est pas un détail, n’est pas nationale aux Etats-Unis. L’ICE agit pourtant comme telle, avec ses agents, sur l’ensemble du territoire fédéral.
Le rôle de l’ICE est devenu politique et coercitif. Il sert désormais d’instrument idéologique et agit sur l’ensemble du territoire.
ICE: «Faire du chiffre»
D’après Serge Jaumain, la volonté du service, aujourd’hui, est «clairement de faire du chiffre.» Lors de son élection, Donald Trump avait en effet évoqué la barre des 10 millions de personnes à expulser du pays. «Très vite, les observateurs se sont rendus compte qu’on était loin de cet objectif farfelu. Au sein de l’administration républicaine, une volonté d’augmenter le nombre de personnes expulsées a ensuite émergé», soutient Serge Jaumain, pour qui «l’idée est aussi de montrer aux Américains, grâce à un show médiatique, que le « travail » est fait.» En conséquence, les équipes de l’ICE ont été renforcées, un recrutement tous azimuts a été opéré, et une série de personnes mal formées ont rejoint leurs rangs. «Au vu de ces méthodes, les dérives actuelles paraissent inévitables», analyse le spécialiste.
Oui, une sorte de militarisation de l’ICE a été opérée.
Et si Trump disait initialement viser les gangs les plus dangereux, c’est bien l’ensemble de la population qui est devenue suspecte et, de plus en plus, «les règles qui encadrent le travail de l’ICE ont été dépassées.» Les interventions dans les résidences privées se sont par exemple multipliées, alors qu’elles sont en principe proscrites, sans mandat. «Oui, une sorte de militarisation de l’ICE a été opérée», estime Serge Jaumain. Mais pas seulement. Lors de la mort de Renee Good, la réaction de JD Vance, qui a déculpabilisé l’agent alors que l’enquête n’avait pas débuté, «démontre aussi le soutien sans limite dont bénéficie l’ICE. Elle se sent ultra protégée par l’exécutif».
De là à qualifier le service, comme l’affirment certains observateurs, de nouvelle milice paramilitaire? «Le terme est un peu fort, corrige Elizabeth Sheppard Sellam. Oui, l’ICE s’inscrit dans une logique très violente. Mais la question est moins de savoir si elle est une milice que de déterminer si elle outrepasse ses droits.»
Un risque de guerre civile?
D’aucuns déroulent aussi le scénario angoissant d’une future guerre civile, qui verrait la population américaine (la plus armée du monde) se rebeller contre l’ICE, ce qui, pour Trump, engendrerait une déclaration d’état d’urgence, nécessiterait le recours à la garde nationale, et, in fine, provoquerait la possible annulation des élections de mi-mandat en novembre prochain (NDLR: les midterms). But final supposément recherché? Conserver la majorité républicaine au Congrès. «On est encore loin de ce scénario, qui serait cataclysmique pour les Etats-Unis, qualifie Serge Jaumain. Il est cependant clair que plus on s’approchera des midterms, plus Trump s’inquiètera de voir sa popularité et celle des Républicains diminuer. Les premières désaffections internes sont un signe avant-coureur.»
En essayant de provoquer une urgence nationale, Donald Trump cherche surtout à renforcer les pouvoirs du président et de l’exécutif.
L’hypothèse davantage réaliste voudrait qu’en essayant de provoquer une urgence nationale, Donald Trump «cherche surtout à renforcer les pouvoirs du président et de l’exécutif. Ce dernier, d’ailleurs, est de moins en moins contrôlé par le Congrès, étant dominé par les Républicains, tout comme l’est la Cour suprême.» Et si la guerre civile est pour l’instant écartée, «il existe une claire exacerbation des tensions au sein de la population», juge Serge Jaumain.
La provocation d’émeutes, pour Trump, «serait aussi une manière de souligner l’existence d’un désordre dans le pays, justifiant un renforcement de son pouvoir. Trump a pour habitude de jouer de la sorte avec le système démocratique, par exemple, aussi, en opérant une réorganisation des Comtés (gerrymandering) pour tenter d’y accroître le nombre d’élus républicains».
Les Etats comme garde-fous
Elizabeth Sheppard Sellam, pour sa part, ne croit pas à une rébellion de la population américaine ni à la possibilité de guerre civile. «La culture de la manifestation aux Etats-Unis n’est pas la même qu’en France, par exemple. Oui, le conflit est aigu, mais surtout constitutionnel.»
Le conflit est aigu, mais surtout constitutionnel.
Dans une série d’Etats (Illinois, Minnesota, New Jersey, etc.) les forces locales s’opposent de plus en plus aux forces fédérales. Les situations «police locale vs ICE» deviennent fréquentes. «Cela rappelle que les Américains s’inscrivent davantage dans l’aspect juridique. Ce sont les Etats, en priorité, qui s’attaqueront au gouvernement fédéral -certains gouverneurs sont d’ailleurs très habiles dans cet exercice- et qui empêcheront la situation de dégénérer», prédit enfin Elizabeth Sheppard Sellam.
Toujours est-il qu’à force d’agir comme une force autonome, lourdement armée et surprotégée politiquement, l’ICE brouille la frontière entre service de l’Etat et troupe à vocation quasi-militaire. Dans cette zone grise, c’est la confiance même dans l’autorité démocratique qui s’effrite. Jusqu’à laisser penser que l’appareil répressif pourrait se muer en milice de fait.














