Le contrôle du pétrole vénézuélien par les Etats-Unis place les créances chinoises de Caracas en situation de risque, souligne le Pr. Patrice Geoffron. Saisiront-ils des pétroliers chinois non sanctionnés?
Dans leur volonté de «diriger le Venezuela» après l’enlèvement du président Nicolás Maduro, les Etats-Unis ont entrepris de régenter la vente du pétrole du pays en appliquant strictement l’embargo décrété en décembre 2025. La démonstration en a été fournie par l’arraisonnement début janvier d’un navire sans pavillon en mer des Caraïbes, et surtout par celui d’un pétrolier sous protection russe au nord de l’océan Atlantique. Sanctionné par Washington, il était parti d’Iran en direction du Venezuela avant de changer de route par crainte d’une première saisie et de tenter de rejoindre les eaux russes. Pour spectaculaire et inédit qu’il soit, l’arraisonnement n’a pas suscité de réaction publique véhémente des responsables au Kremlin.
La mainmise américaine sur les ressources vénézuéliennes en hydrocarbures paraît donc en bonne voie. Directeur du Centre de géopolitique de l’énergie et des matières premières (CGEMP) de l’université Paris-Dauphine, le professeur d’économie Patrice Geoffron analyse pourquoi.
Les Etats-Unis sont-ils en mesure de placer sous blocus intégral la production pétrolière vénézuélienne? Cet objectif passe-t-il nécessairement par l’arraisonnement de pétroliers étrangers?
Les Etats-Unis disposent incontestablement de la capacité militaire et économique pour imposer un blocus sur les exportations pétrolières vénézuéliennes. Depuis le 16 décembre 2025, l’administration Trump a mis en place ce qu’elle qualifie de «blocus total» sur les pétroliers sous sanctions entrant et sortant du Venezuela. Cette opération a déployé le plus grand porte-avions américain dans les Caraïbes et a conduit à la saisie de plusieurs navires. L’incidence de ce dispositif est déjà mesurable: la production vénézuélienne a chuté de 1,1 million de barils par jour en novembre 2025 à moins d’un million en décembre. Les capacités de stockage saturées ont forcé la compagnie pétrolière nationale, PDVSA, à fermer des puits fin décembre, une décision de dernier recours en raison des coûts élevés de redémarrage. Les Etats-Unis ciblent spécifiquement les navires sanctionnés, ce qui leur permet de maintenir une façade de légalité internationale. Le véritable test concernerait les pétroliers chinois non sanctionnés. Leur arraisonnement constituerait une escalade majeure à l’égard de Pékin, mais Washington semble miser sur l’effet dissuasif.
Ce blocus est-il une première étape vers le contrôle de la production vénézuélienne de pétrole par les Etats-Unis et l’arrêt des ventes de celui-ci à la Chine et à la Russie?
Le secrétaire d’Etat Marco Rubio a explicitement posé des conditions au gouvernement intérimaire de Delcy Rodríguez: expulsion de tous les conseillers étrangers, partenariat exclusif avec les Etats-Unis sur la production pétrolière et priorité donnée au marché américain lors de la vente de brut lourd. Chris Wright, le secrétaire à l’Energie, a ainsi affirmé que Washington contrôlerait «pour une période indéterminée» la commercialisation du pétrole vénézuélien. L’objectif stratégique va au-delà du contrôle des flux: il s’agit de déloger la Chine de son rôle de principal acheteur. La Chine a prêté plus de 60 milliards de dollars au Venezuela depuis les années 2000, avec une dette résiduelle estimée à dix milliards de dollars. L’arrangement «pétrole contre prêts» fait que les revenus pétroliers vénézuéliens sont directement versés sur des comptes chinois pour rembourser ces dettes. Un contrôle américain des ventes romprait ce mécanisme et placerait les créances chinoises en situation de risque.
«Les Etats-Unis ciblent les navires sanctionnés, ce qui leur permet de maintenir une façade de légalité internationale.»
En quoi ce pétrole vénézuélien, qui a la particularité d’être dense, est-il intéressant pour les Américains?
Le paradoxe du pétrole vénézuélien réside dans sa qualité médiocre. Ce brut, particulièrement celui de la ceinture du fleuve Orénoque, est classé comme extralourd, a une teneur élevée en soufre et une viscosité qui le rend difficile à transporter sans dilution ou chauffage. Il est toutefois bien adapté au raffinage américain du golfe du Mexique dans des raffineries conçues spécifiquement pour traiter les bruts lourds et acides. L’intérêt stratégique actuel est également défensif: avec la transition énergétique et la réduction progressive de la demande de pétrole à long terme, sécuriser l’accès à une source de brut lourd bon marché et proche géographiquement permet aux raffineurs américains de maximiser leurs marges dans une industrie en déclin structurel. Et, quel que soit le calcul économique, mettre la main sur ces ressources s’inscrit bien dans la stratégie trumpienne de «domination énergétique» fondée sur les fossiles et de dénégation assumée du changement climatique.

Quel est l’état de l’industrie pétrolière vénézuélienne? Dans quel délai et moyennant quels investissements, la production pourrait-elle retrouver des niveaux élevés?
L’industrie pétrolière vénézuélienne est dans un état de délabrement avancé après plus de deux décennies de sous-investissement, de mauvaise gestion et de sanctions. Le Venezuela produisait plus de trois millions de barils par jour dans les années 1990 et au début des années 2000, trois fois le volume actuel. L’infrastructure est défaillante à tous les niveaux: les raffineries opèrent à 10% à 40% de leur capacité, les équipements de forage sont obsolètes, les pièces de rechange manquent… Avec un gouvernement stable et une levée des sanctions, les opérateurs internationaux pourraient rapidement augmenter leur production. Mais, pour un retour au pic historique de 3,5 millions de barils par jour, les estimations convergent vers un horizon de sept à dix ans et plus de 100 milliards de dollars à investir.
Peut-on envisager que le pouvoir vénézuélien actuel puisse négocier avec les Etats-Unis, en grande partie à leurs conditions, un accord sur l’exploitation de son pétrole?
La capacité du régime actuel à négocier avec les Etats-Unis est fortement contrainte: avec les capacités de stockage saturées, la production en baisse forcée et les exportations quasi bloquées, le Venezuela ne peut générer les revenus nécessaires au fonctionnement minimal de l’Etat. La présence navale américaine massive dans les Caraïbes rend toute tentative d’exportation par des voies non autorisées extrêmement risquée. Un deal dans ces conditions ressemble moins à une négociation entre égaux qu’à une reddition négociée. PDVSA a d’ailleurs publié un communiqué reconnaissant être en négociation avec Washington pour un processus basé sur la «transparence et le bénéfice des deux parties», un langage diplomatique masquant mal le déséquilibre fondamental. Les Etats-Unis contrôlent déjà les revenus de 30 à 50 millions de barils saisis ou à saisir, et conditionnent toute augmentation de production à l’acceptation de leurs exigences.


L’importance des réserves pétrolières vénézuéliennes explique-t-elle les prétentions américaines?
Les réserves vénézuéliennes sont effectivement impressionnantes sur le papier: environ 300 milliards de barils prouvés, soit les plus grandes au monde, représentant environ 18% du total mondial et dépassant l’Arabie saoudite. Mais invoquer uniquement ce chiffre pour expliquer les actions américaines serait réducteur et économiquement naïf: plus des deux tiers de ces réserves nécessiteraient des prix supérieurs à 100 dollars le baril pour être économiquement exploitables, très au-dessus du prix actuel de 60 dollars, que Donald Trump cherche à maintenir pour satisfaire sa base électorale. Les motivations américaines dépassent largement la simple arithmétique pétrolière. Elles s’inscrivent dans une stratégie géopolitique multidimensionnelle. Trump a invoqué la doctrine Monroe affirmant que la «domination américaine dans l’hémisphère occidental ne sera plus jamais questionnée». Le Venezuela de Maduro hébergeait des milliers de conseillers cubains, russes, iraniens et chinois, transformant le pays en avant-poste d’adversaires américains dans ce que Washington considère comme son arrière-cour stratégique. Le contrôle des ressources vénézuéliennes vise aussi à déloger la Chine d’une position économique majeure en Amérique latine. Rompre ce lien constitue un objectif stratégique dans la compétition sino-américaine qui transcende la simple question énergétique.
«Un deal dans ces conditions ressemble moins à une négociation entre égaux qu’à une reddition négociée.»
Y a-t-il des précédents dans l’histoire contemporaine d’«accaparement» par un Etat étranger de la gestion de la production pétrolière d’un pays?
Des précédents existent. En Iran, après le coup d’Etat orchestré par la CIA contre le Premier ministre Mohammad Mossadegh en 1953 –qui avait nationalisé l’industrie pétrolière en 1951– le gouvernement du chah a accepté, en 1954, qu’un consortium majoritairement américain gère l’industrie pétrolière iranienne. Le pétrole restait formellement nationalisé, propriété de l’Etat iranien, mais la gestion opérationnelle était confiée aux compagnies étrangères par des contrats. Ce système a perduré jusqu’à la révolution de 1979. Le cas irakien post-2003 illustre les limites de la capacité américaine à imposer un modèle de contrôle pétrolier. Après l’invasion, le Département d’Etat américain avait préparé des accords de partage de production qui auraient donné aux compagnies multinationales un contrôle opérationnel effectif des champs pétroliers irakiens pour quinze à 25 ans, sans transfert de propriété. Cependant, face à la résistance nationaliste irakienne, le gouvernement de Bagdad a finalement opté pour un système qui lui soit plus favorable, permettant notamment l’entrée d’opérateurs chinois. Mais, si des éléments de contrôle étranger sur des ressources pétrolières nationales ont existé dans l’histoire, notamment durant les périodes coloniales et leur prolongement postcolonial, la configuration vénézuélienne de 2026 combine des aspects d’intervention militaire directe, de contrôle des revenus et d’exclusivité commerciale imposée qui n’a pas d’équivalent exact dans l’histoire pétrolière contemporaine. Elle s’apparente davantage à une forme néo-impériale d’extraction de ressources qu’aux modèles de concessions négociées ou même de nationalisations forcées du XXe siècle. Le terme que Trump lui-même emploie –«Nous dirigeons le Venezuela» (We’re in charge)– capture cette prétention à une autorité qui dépasse les cadres juridiques et diplomatiques établis depuis 1945.














