Depuis le 28 décembre 2025, l’Iran est secoué par une vague de manifestations née d’un choc économique, puis élargie en contestation frontale du pouvoir. Le black-out d’Internet et les arrestations massives rendent le bilan impossible à établir avec certitude, tandis que des images de morgues et de familles en quête de disparus circulent au compte-gouttes.
Rares sont les images du soulèvement des Iraniens qui fuitent sur les réseaux sociaux et montrent l’ampleur des contestations et répressions violentes du régime de l’ayatollah Ali Khamenei. Depuis cinq jours, le pays est privé d’Internet. Depuis près de deux semaines, le pays s’est embrasé.
Des images filtrant depuis Téhéran et d’autres villes d’Iran, dont Mashhad, dans l’est, probablement via des moyens satellitaires, ont montré de grandes manifestations ces derniers soirs. Sur une vidéo authentifiée par l’AFP, des dizaines de corps enveloppés dans des sacs noirs reposent devant une morgue, et montrent des Iraniens à la recherche de leurs proches disparus, qui tournent autour des défunts. A Téhéran, un journaliste de l’AFP a décrit une quasi-paralysie de la vie quotidienne.
Cette morgue a été identifiée par Le Monde: il s’agit de Kahrizak, à Téhéran. «Des dizaines de corps, peut-être des centaines, gisent à même le sol à l’intérieur d’un hangar», écrit le quotidien français.
«Au moins 466 manifestants ont été tués en deux semaines de mouvement de contestation en Iran», a affirmé dimanche Iran Human Rights, une organisation de défense des droits humains basée en Norvège.
L’association ajoute que «le nombre réel de victimes pourrait être beaucoup plus élevé. Des informations non vérifiées indiquent qu’au moins plusieurs centaines, voire plus de 2.000 personnes selon certaines sources, auraient été tuées. Il s’agit de massacres contre le peuple iranien.»
Genèse du soulèvement
Les premières manifestations ont éclaté le 28 décembre 2025 à la suite de l’effondrement brutal de la monnaie, dans un contexte d’inflation galopante, de mauvaise gestion chronique des services essentiels par l’Etat, notamment l’accès à l’eau, et de dégradation des conditions de vie. Des magasins ont d’abord fermé et des grèves ont éclaté dans le Grand bazar de Téhéran, avant que la contestation ne s’étende rapidement à tout le pays, sous forme de protestations de rue.
Les manifestants appellent à la chute du régime de la République islamique et revendiquent le respect des droits humains, la dignité et la liberté. Les autorités ont réagi en dispersant les rassemblements avec violence et en procédant à des arrestations massives: «Des centaines de personnes ont déjà été arrêtées arbitrairement et risquent d’être victimes d’actes de torture et de mauvais traitements», a déclaré Amnesty International.
Reza Pahlavi, l’opposition «opportuniste»
«Je me prépare à rentrer dans ma patrie pour être avec vous, grande nation iranienne, lorsque notre révolution nationale aura triomphé. Je crois que ce jour est très proche. C’est déjà en préparation», a déclaré sur Fox News Reza Pahlavi, fils du dernier chah d’Iran renversé par la révolution islamique en 1979.
L’héritier de la monarchie iranienne, exilé aux Etats-Unis, soutient les soulèvements en cours partout dans le pays. Par certains, il est vu comme le successeur légitime, fort de ses promesses de modernité et de laïcité.
Plusieurs personnalités iraniennes en France alertent sur leurs doutes quant aux intentions de la figure principale de l’opposition iranienne aux yeux de la communauté internationale. L’humoriste franco-iranien connu sous le nom Kheiron, Manouchehr Tabib de son vrai nom, critique «une instrumentalisation de la lutte iranienne.» «Son père a torturé le mien. Je ne peux pas le soutenir. Ma famille a fui l’Iran à cause du régime du chah. Ce n’est pas parce que Khamenei est un tyran que cela rend le chah et ses partisans plus nobles», confie Kheiron sur ses réseaux sociaux. L’humoriste dit subir des pressions et du harcèlement de Franco-Iraniens pro-Reza Pahlavi depuis les révoltes en cours: «Le fait que je ne le soutiens pas alors que je suis iranien fait de moi une cible. Il y a un changement de narration et du discours pro-chah qui me gêne.»
La proximité de Reza Pahlavi avec l’entourage de Benyamin Netanyahou, qu’il met en scène sur une photo publiée sur X en 2023, suscite aussi des crispations. Une enquête conjointe de Haaretz et TheMarker, étayée par les travaux de Citizen Lab (université de Toronto), décrit une opération d’influence en persan attribuée à Israël et lancée dès juin dernier, visant à installer le fils du chah comme figure de référence d’un Iran postrégime.
Contre-manifestation
Des contre-manifestations en soutien au gouvernement sont organisées dans plusieurs villes d’Iran. Dimanche soir, le gouvernement a décrété trois jours de deuil national pour les «martyrs de la résistance», en référence notamment aux membres des forces de sécurité tués. Si les autorités disent comprendre les revendications économiques des manifestants, elles fustigent de plus en plus des «émeutiers» instrumentalisés, selon elles, par l’étranger, les Etats-Unis et Israël en tête.
Le président iranien Masoud Pezeshkian a exhorté la population à participer lundi à une «marche de résistance» dans tout le pays, pour dénoncer les violences commises, selon lui, par des «criminels terroristes urbains». La télévision d’Etat a diffusé des images de bâtiments en feu, dont une mosquée, ainsi que de cortèges funéraires d’agents des forces de l’ordre.
Ce lundi, des milliers d’Iraniens se sont rassemblés sur une grande place du centre de Téhéran pour «marquer leur soutien à la République islamique et rendre hommage aux membres des forces de sécurité morts durant les manifestations contre le pouvoir». Des personnes brandissant le drapeau de la République islamique ont envahi la place Enghelab, ou place de la Révolution, et des prières étaient récitées pour les victimes de ce que le gouvernement a qualifié d’«émeutes».
Réactions internationales
L’Union européenne «soutient pleinement» les manifestants iraniens, a déclaré la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen: «Les rues de Téhéran, et des villes du monde entier, résonnent des pas des femmes et des hommes iraniens qui réclament la liberté. La liberté de parler, de se rassembler, de voyager et, surtout, de vivre librement. Nous condamnons sans équivoque la répression violente de ces manifestations légitimes. Les responsables resteront dans les mémoires du mauvais côté de l’histoire.»
«L’Iran aspire à la liberté, comme peut-être jamais auparavant. Les Etats-Unis se tiennent prêts à aider!!!», a écrit le président américain Donald Trump sur sa plateforme Truth Social. Après des menaces répétées d’une intervention militaire américaine en réponse à la répression, celui-ci a affirmé dimanche que les dirigeants iraniens voulaient «négocier» et qu’une réunion était «en cours de préparation», sans toutefois écarter l’option militaire. «Nous pourrions devoir agir avant une rencontre», a-t-il affirmé, en ajoutant que l’armée américaine étudiait des «options très fortes».
«La République islamique d’Iran ne cherche pas la guerre, mais est tout à fait préparée pour la guerre, a répondu, lundi, le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, lors d’une conférence des ambassadeurs étrangers à Téhéran diffusée par la télévision d’Etat. Nous sommes également prêts à des négociations, mais ces négociations doivent être équitables, avec des droits égaux et fondées sur le respect mutuel.»















