Aide pécuniaire à tous les citoyens, offre de dialogue… Le mouvement des commerçants a été appréhendé avec prudence par le régime. Pourtant la contestation n’a pas cessé de grandir.
Le mouvement a commencé le 28 décembre depuis les boutiques des bijoutiers et les bureaux des agents de change du bazar de Téhéran. Handicapés par la hausse du cours du rial par rapport au dollar pour leurs importations, les commerçants ont baissé les volets et sont descendus dans la rue. La contestation s’est étendue à d’autres négoces, à d’autres franges de la population, notamment les étudiants, et à d’autres villes pour embraser l’ensemble du pays. Des protestataires s’en sont pris en certains endroits à des bâtiments représentant l’Etat, préfecture, palais de justice, banque…
Le président Masoud Pezeshkian a eu une parole apaisante en reconnaissant une légitimité aux revendications des contestataires tandis que le Guide de la révolution islamique Ali Khamenei s’est montré plus menaçant en promettant que «les émeutiers seront remis à leur place». En milieu de semaine, le bilan de la répression, plus vigoureuse dans certaines villes, se chiffrait autour de douze personnes tuées. Malgré cette violence, le régime semblait privilégier la carte de la conciliation avec l’annonce de l’octroi à chaque Iranien d’une aide mensuelle de six euros pendant quatre mois. Economiste, chercheur à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), Thierre Coville explique les enjeux de cette contestation à laquelle le pouvoir iranien apporte une réponse plus prudente que celle opposée au mouvement «Femme, vie, liberté» en 2022.

La dévaluation du rial, son effondrement par rapport au dollar, et l’inflation expliquent-ils à eux seuls la contestation actuelle?
Le rial se déprécie depuis un petit moment, ce qui est étonnant parce que les ventes de pétrole de l’Iran, en vertu des relevés de novembre 2025 par rapport à octobre, n’ont pas vraiment bougé. L’explication se trouve sans doute dans une anticipation des difficultés qui vont découler des sanctions des Nations unies restaurées en septembre à la suite du processus de snapback (NDLR: mécanisme inclus dans l’accord de 2015 qui permet de rétablir des sanctions en cas d’infractions aux engagements de l’Iran). En conséquence, le dollar a battu de nouveaux records par rapport au rial. Les acteurs, notamment au Bazar, qui importent des produits ont donc été confrontés à une augmentation de leurs coûts. Ils ont commencé à protester dans un environnement économique qui, de surcroît, est dégradé par une inflation autour des 50% et une croissance qui devrait être proche de 0% en 2025.
Le rétablissement des sanctions, notamment européennes, aurait-elle donc joué un rôle dans cette dégradation de la situation économique?
La dépréciation du rial est un fait. Il faut bien qu’elle provienne de quelque part. L’Iran ne devrait pas disposer de moins de devises puisque, selon les chiffres de l’Opep (Organisation des pays exportateurs de pétrole), les exportations de pétrole se maintiennent. Ce maintien correspond à la prévision générale puisque les sanctions de l’ONU touchent surtout le matériel militaire, balistique et nucléaire. Elles ne devaient pas avoir un impact sur les exportations de pétrole. D’un autre côté, c’est l’effet du marché libre. Les acteurs économiques iraniens s’inquiètent, et ils ont anticipé les conséquences de ces sanctions. C’est vraisemblablement ce qui explique la dépréciation du rial de ces dernières semaines.
Le Bazar est-il ouvertement en rupture avec le régime ou s’agit-il d’une contestation encore parcellaire?
Dans tous les pays du monde, les facteurs économiques sont liés à la politique. La crise actuelle a été déclenchée par la dépréciation de la monnaie et par la situation économique générale, qui est mauvaise. Sa dégradation dure depuis plusieurs années, et notamment depuis 2018 avec la réinstauration des sanctions américaines par Donald Trump quand il a retiré les Etats-Unis de l’accord sur le nucléaire avec Téhéran. Aujourd’hui, 40% de la population iranienne vit en dessous du seuil de pauvreté. Les plus pauvres et la classe moyenne sont les plus touchés par cette situation. D’un autre côté, l’Iran est confronté à un mécontentement de la population à l’égard du régime depuis 2009 et la réélection contestée du président Mahmoud Ahmadinejad qui a donné lieu à des manifestations. En 2022, le pays a connu une grave crise politique liée au port obligatoire du voile pour les femmes après le meurtre de Mahsa Amini le 16 septembre. Il y a un réel problème de confiance d’une partie de la population iranienne envers le gouvernement. Pour preuve, l’élection présidentielle de 2024 a été marquée par le taux de participation le plus bas depuis la révolution, soit 50%. Quand un pays est confronté à ce type de crise économique, le mécontentement politique réapparaît. On a entendu des slogans politiques contre le régime dans les manifestations.
«Aujourd’hui, 40% de la population iranienne vit en dessous du seuil de pauvreté.»
Le fait que ce mouvement soit porté par les commerçants incite-t-il le pouvoir à plus de prudence?
Plusieurs éléments doivent être pris en considération. Masoud Pezeshkian est quand même un président plutôt modéré. Il est en faveur d’un dialogue. Pour lui, les demandes des protestataires sont légitimes et les faits qu’elles dénoncent doivent être réglés par la négociation. C’est un premier élément. Ensuite, le gouvernement, conscient de cette situation économique et politique compliquée, ne veut pas revivre une crise sur le modèle de celle de 2022. Enfin, la guerre avec Israël et les Etats-Unis de juin 2025 a provoqué un sursaut nationaliste auprès de la population. Le gouvernement de Téhéran n’a pas intérêt à trop la braquer et à ruiner cette ferveur nationaliste. Néanmoins, des forces radicales au sein du régime affirment que cette crise a été créée par Israël et les Etats-Unis, dont l’objectif est l’affaiblissement de l’Iran. A ce stade, le gouvernement est plutôt enclin à vouloir discuter avec les protestataires. Mais ceux-ci l’écouteront-ils? C’est une autre question…
Que le Mossad, le service de renseignement extérieur israélien, ait pris publiquement position en faveur des manifestants disant être à leurs côtés n’est-il pas contre-productif pour le mouvement de contestation?
J’ai été surpris par cette prise de position. Dès qu’émerge un mouvement de contestation, le gouvernement iranien accuse depuis des années l’étranger de l’avoir organisé. En faisant ce type de déclaration, le Mossad accrédite cette vision iranienne, cette «théorie du complot». En outre, tout le monde a constaté le retour d’un réflexe nationaliste au sein de la population après la guerre contre Israël. Cette évolution peut avoir pour conséquence que le soutien d’Israël au mouvement incite beaucoup d’Iraniens à ne pas y prendre part.
L’avenir de ce mouvement dépend-il de l’adhésion ou non des Gardiens de la révolution aux mesures de répression?
La République islamique d’Iran a connu de nombreux mouvements de protestation. La fidélité des forces de sécurité n’a jamais été prise en défaut. De plus, l’Iran vient de connaître une guerre et se prépare sans doute à un nouvel affrontement. Cela change beaucoup de choses. La question ne se pose même pas: les forces de sécurité font ce qu’on leur dit de faire. Il n’y a pas d’évolution de ce côté-là.
Le contexte général (restauration des sanctions, affaiblissement après la guerre, contestation populaire, pressions militaires renouvelées d’Israël et des Etats-Unis) est-il plus sensible qu’auparavant pour le régime?
Des experts israéliens l’ont confirmé. Le régime en Iran est davantage soutenu par sa population après la guerre de juin 2025 qu’avant, en raison de ce sursaut nationaliste. De ce point de vue, l’attaque d’Israël a été un échec. En outre, le pays a pu y résister grâce à son programme balistique. Mais il est vrai que cette guerre a créé une situation assez particulière qui a pu contribuer à ces manifestations, par l’incertitude qui a gagné la population. Beaucoup de gens pensent que la guerre pourrait reprendre et attendent des décisions importantes de la part des dirigeants. Un énorme débat a eu lieu en Iran après le conflit autour de la question: pourquoi en est-on arrivé là? Des demandes de plus de démocratie, de relations plus normales avec le reste du monde, et de décisions de la part du gouvernement ont été formulées. Or, en face, il y a une sorte d’incapacité des autorités à prendre de vraies décisions. L’insatisfaction par rapport à ces attentes a pu créer un climat propice au déclenchement de la contestation actuelle.
Ce contexte peut-il favoriser une demande de la population au gouvernement d’être plus souple sur la question nucléaire?
L’explosion de débats, assez étonnante, en Iran est résumée dans une partie de la population par une demande, celle d’un «changement de paradigme». On l’entend beaucoup. Qu’est-ce que recouvre cette idée? Démocratiser le système politique et, sans doute, mettre fin à la dualité du pouvoir entre un président élu et le Guide suprême de la révolution qui dispose de tous les pouvoirs mais qui n’est pas élu et qui ne rend pas de comptes à la population. Entretenir des relations plus normalisées avec le reste du monde fait aussi partie de cette envie de changement: les gens ne veulent plus que l’Iran soit perçu comme une menace par l’Occident. Cela impliquerait en effet d’opérer des concessions sur la question du nucléaire. Mais je ne crois pas qu’une majorité d’Iraniens pensent cela aujourd’hui. Une autre partie de la population presse le pouvoir d’acquérir la bombe nucléaire parce qu’elle estime que si le pays a été attaqué, c’est parce qu’il ne disposait pas de moyen de dissuasion. La position des autorités iraniennes était de dire que sur le nucléaire, elles étaient prêtes à négocier, mais sans renoncer à l’enrichissement d’uranium. En revanche, pas question de discuter du programme balistique, parce que, faute d’avions de chasse de qualité et de système performant de défense antiaérienne, c’est lui qui a permis à l’Iran de résister à Israël.
Cette contestation qui a une origine économique peut-elle être apaisée par des solutions économiques?
Le gouvernement iranien a assez de devises, je pense, pour intervenir massivement sur le marché libre, vendre des dollars, faire baisser et stabiliser le cours du rial par rapport au dollar. Le problème, c’est le timing. Le pouvoir ne peut pas épuiser toutes ses munitions d’un coup. Il va d’abord essayer de discuter avec les bazaris pour voir quelle solution trouver. Reste à savoir si les commerçants seront satisfaits par les mesures proposées et si les autres protestataires qui se sont agrégés à la contestation initiale, notamment les étudiants, accepteront les réponses du gouvernement.


«Le gouvernement a assez de devises pour stabiliser le cours du rial par rapport au dollar.»












