Le président américain veut transformer le Venezuela en protectorat, assure Thomas Posado, spécialiste en civilisation latino-américaine. Mais les moyens d’y parvenir restent obscurs.
Maître de conférences en civilisation latino-américaine contemporaine à l’université de Rouen-Normandie et spécialiste du Venezuela, Thomas Posado analyse les conséquences de la capture du président vénézuélien Nicolás Maduro par les forces américaines dans la nuit du 2 au 3 janvier.
Le régime vénézuélien peut-il survivre à l’enlèvement de Nicolás Maduro et à la persistance des pressions américaines?
Pour l’instant, le régime tient. On observe une étrange normalité au Venezuela malgré les actes de guerre commandités par Donald Trump dans la nuit du 2 au 3 janvier. Les rues sont calmes. L’institution militaire reste unie et loyale à la présidente ad interim Delcy Rodríguez. La question se posera davantage dans les jours et semaines à venir. Donald Trump maintient une pression militaire extrême, menace Delcy Rodríguez de représailles encore plus lourdes que celles infligées à Nicolás Maduro. On a du mal à imaginer qu’il fasse marche arrière dans son escalade militaire unilatérale contre le Venezuela. La marge de manœuvre pour la présidente intérimaire après une telle intervention est donc faible.
«Une intervention militaire lourde et coûteuse serait impopulaire aux Etats-Unis.»
Une «négociation» est-elle imaginable entre Washington et Delcy Rodríguez?
C’est ce qui paraissait se dégager des déclarations de Donald Trump qui semblait reconnaître Delcy Rodríguez comme son interlocutrice dans le cadre d’une coopération avec les Etats-Unis. Mais ce dialogue serait encore plus inégal et asymétrique qu’avant l’opération contre Maduro. Visiblement, les Etats-Unis veulent transformer le Venezuela en protectorat américain où ce seraient eux qui décideraient et où la présidente deviendrait une simple exécutante. Or, rien dans la trajectoire de Delcy Rodríguez ne permet de laisser présager qu’elle accepte. Elle est une militante chaviste de longue date. Elle s’est particulièrement engagée au moment du coup d’Etat d’avril 2002 soutenu par les Etats-Unis (NDLR: tentative de destitution forcée du président de l’époque, Hugo Chávez). Elle n’a jamais manifesté l’ombre d’une divergence avec Nicolás Maduro. Elle a peu de marge de manœuvre, mais en arriver à accepter les conditions qui seront particulièrement draconiennes de la part des Etats-Unis paraît compliqué. Il est difficile de dire à ce stade si un accord sera trouvé ou si les Etats-Unis accroîtront leur pression militaire sur Caracas avec les conséquences dramatiques qu’elle pourrait avoir militairement ou économiquement.

Comment envisagez-vous que les Etats-Unis puissent diriger le pays jusqu’à une transition politique sans personnel et troupes sur place?
Soit cet objectif passe par une intervention militaire, mais elle serait extrêmement lourde et coûteuse en hommes et en moyens financiers. Et on sait que ce serait impopulaire aux Etats-Unis. Donald Trump a pris le contrôle du Parti républicain justement contre cette idée-là. Soit cet objectif pourrait être atteint par l’intermédiaire de Delcy Rodríguez, mais cela paraît très présomptueux. Donald Trump tentera peut-être cette voie en mettant une pression militaire telle que le gouvernement de Caracas n’aurait pas d’autre choix que d’obéir. Mais on peut en douter, car le gouvernement vénézuélien s’est constitué contre l’impérialisme et autour de la lutte contre les Etats-Unis.
Même si elle ne semble pas présenter de signes de prise de distance avec l’exécutif pour le moment, l’armée restera-t-elle loyale?
Il n’y a pas d’indices aujourd’hui que ce ne soit pas le cas. En 2019, quand Juan Guaidó s’est autoproclamé président de la République et fut reconnu comme tel par une centaine d’Etats dans le monde, dont les Etats-Unis, il y a eu quelques dissidences au sein de l’armée. Aujourd’hui, on n’observe pas pareil mouvement. Au contraire, depuis le mois de septembre et le début des menaces militaires américaines, aucune faille dans ce soutien n’est apparue. L’armée a été très choyée par Nicolás Maduro ces dernières années. Les militaires dirigent des dizaines d’entreprises. Les bas gradés subissent une répression ciblée à la hauteur de l’enjeu que cela représente. Il est pourtant difficile de savoir ce qui se passera par la suite. Les événements dans la nuit du 2 au 3 janvier ont pour but de semer le doute dans les rangs des militaires et de forcer certains à négocier avec l’administration Trump. Ce risque existe. Mais il n’est pas matérialisé pour l’instant. Et aucun signe ne permet de dire que cette éventualité aura lieu.
Le vainqueur réel de l’élection présidentielle de 2024, Edmundo González Urrutia, et sa partenaire de l’époque devenue lauréate du prix Nobel de la paix 2025, María Corina Machado, ont-ils un rôle à jouer dans l’avenir immédiat du Venezuela?
Dans un scénario où la démocratie serait l’objectif, la personne sur laquelle une majorité de voix s’est portée lors de l’élection de 2024 devrait avoir un rôle. Mais Donald Trump n’a pas parlé de démocratie; au contraire, il a clairement rabroué María Corina Machado en disant qu’elle n’avait ni le soutien ni le respect à l’intérieur du Venezuela. Visiblement, le président américain ne veut rien leur devoir, rien céder de son «pouvoir», et pouvoir décider seul. Edmundo González Urrutia et María Corina Machado pourraient revendiquer un rôle par le soutien qu’ils ont obtenu de la part de la population en 2024, même s’il relevait davantage d’un réflexe «tout sauf Maduro» qu’il ne traduisait une adhésion au projet politique «Hub énergétique des Amériques» de María Corina Machado. Mais, selon ses dernières déclarations, leur rôle sera sans doute marginalisé par Donald Trump.
«Ce qui peut arrêter Donald Trump, c’est un rapport de force concret.»


Quel est le principal objectif des Etats-Unis dans l’opération menée contre Nicolás Maduro?
Le rétablissement de la tutelle étasunienne en Amérique latine, transformer l’Amérique latine en arrière-cour des Etats-Unis. Un des corollaires de cette volonté est le pétrole. On accuse souvent les Etats-Unis de mener des guerres pour le pétrole, mais on n’en a jamais vraiment de preuves. Ils se cachent derrière des prétextes: présence d’armes de destruction massive, lutte contre le terrorisme ou défense de la démocratie. Donald Trump a au moins cette qualité de dire très franchement que c’est le pétrole qui l’intéresse. La conférence de presse du 3 janvier était très éclairante sur ce point. Le mot «démocratie» n’a pas été prononcé. En revanche, le mot «pétrole» l’a été de nombreuses fois en annonçant clairement ses intentions. Il veut mettre la main sur le pétrole vénézuélien. Il considère qu’il appartient aux Etats-Unis. C’est une dimension assez coloniale des choses. La phrase «Nous allons diriger le Venezuela jusqu’à une transition» sont des mots que l’on n’imaginait plus entendre au XXIe siècle, une phraséologie coloniale héritée du XIXe siècle. Le Venezuela a les premières réserves de pétrole au monde, plus de 300 milliards de barils. Sa production a largement chuté ces dernières années. Elle s’élevait à 2,3 millions de barils par jour en 2015, a diminué à 0,3 million en 2020 et est remontée à un million ces derniers mois. Il est possible qu’elle revienne aux niveaux des pires moments de la crise, quand, en 2020, les sanctions américaines étaient les plus dures et quand la pauvreté et l’extrême pauvreté étaient des phénomènes encore plus préoccupants qu’aujourd’hui. Toutefois, si une stabilité politique et économique prévaut, si des investissements sont effectués dans les infrastructures, le volume de production pourrait augmenter à nouveau.
L’attaque du Venezuela en appelle-t-elle d’autres de la part des Etats-Unis?
Si on était dans un monde rationnel, je vous dirais que le Venezuela est déjà un «très gros morceau», qu’on n’en est qu’au début d’un processus, qu’il sera très difficile de négocier avec Delcy Rodríguez, et d’assurer une transition dans ce pays. En fonction de ces éléments, il me semblerait peu probable que les Etats-Unis lancent une autre opération. Mais je vois ce que fait Donald Trump. Je vois qu’il a déjà menacé la Colombie (lire par ailleurs) et qu’il s’engage à agir au Groenland dans deux mois. On peut donc craindre que la volonté d’assujettir non seulement l’Amérique latine mais aussi les Amériques, y compris dans leur partie dominée par une puissance européenne, avec le Groenland, c’est-à-dire le corollaire Trump à la doctrine Monroe, entraîne de nouveaux développements. Donald Trump ne semble pas en mesure de s’arrêter tant qu’aucune puissance ne lui fixera de limites. A ce stade, la Chine ou la Russie ne se sont pas positionnées militairement pour défendre le Venezuela pour des raisons différentes. La Russie a une priorité sur le front ukrainien. La Chine n’a pas une tradition d’intervention militaire. Elle n’a peut-être pas non plus un lien assez fort avec le Venezuela qui lui doit beaucoup d’argent et ne représente pas une priorité de sa politique extérieure. Les Etats européens ont une réponse assez mesurée, et en ordre dispersé… Ces réactions sont tellement modérées qu’elles ne permettent pas d’envisager que ces pays arrêtent un homme aussi déterminé, sans limite et sans scrupules comme Donald Trump. Même diagnostic dans la région, les gouvernements latino-américains de gauche qui avaient condamné les fraudes électorales en 2024 ont réprouvé de la manière la plus ferme qui soit l’intervention contre Maduro. Mais une condamnation diplomatique, c’est une chose; ce qui peut arrêter Donald Trump, c’est un rapport de force concret. Tant qu’on en restera à des condamnations diplomatiques, il continuera à avancer où il le souhaite sans se préoccuper des conséquences dramatiques que cela peut provoquer un peu partout sur la planète.













