Les pouvoirs autoritaristes l’emportent aujourd’hui sur les démocraties. La désinformation, les inégalités sociales et les choix de grandes puissances l’expliquent.
Pour la première fois depuis 20 ans, le monde compte moins de démocraties que d’autocraties. Près de trois Terriens sur quatre (72%) vivent aujourd’hui dans des autocraties (1). Ce chiffre est le plus élevé enregistré depuis 1978. En 2004 encore, ils n’étaient «que» 49%. Il ne doit pas être commode, pour les chercheurs attachés à l’institut norvégien indépendant V-Dem (Varieties of Democracy) de garder l’espoir. Tous les ans, quelque 4.200 chercheurs et experts issus de 180 pays participent à ce bulletin de la démocratie, vérifiant méticuleusement si et comment chaque pays du monde se conforme à ce cahier des charges particulier. Depuis 2017, ils en font rapport, et le constat n’est pas toujours rose. L’analyse dressée pour 2024 et publiée en 2025, sur la base de 31 millions de données (2), est, elle, plutôt gris foncé.
Devant le Forum mondial de la démocratie qui s’est tenu au Conseil de l’Europe au début du mois de novembre dernier, Staffan Ingemar Lindberg, professeur de sciences politiques à l’université de Göteborg et directeur de V-Dem, n’a pas caché sa profonde inquiétude. Car le recul de la démocratie est une tendance mondiale, qui s’intensifie dangereusement. «C’est pire que dans les années 1930», assène-t-il. Une référence à donner des frissons.
72% des Terriens vivent actuellement dans des autocraties, contre 49% en 2004.
Processus d’autocratisation en trois vagues
Cette conclusion s’appuie sur une grille d’analyse très fine comprenant plus de 500 critères et appliquée à tous les pays de la même manière. Les cinq premiers indicateurs étudiés portent sur: l’organisation d’élections libres, régulières et équitables; le respect du suffrage universel; la libre compétition entre les partis; la liberté d’expression et des médias et la liberté d’association. Ces critères permettent de classer les Etats analysés en quatre catégories: les démocraties libérales, dont la Belgique; les démocraties électorales, où apparaissent des attaques contre le pouvoir judiciaire et où le contrôle exercé sur l’exécutif élu est largement affaibli (c’est le cas d’Israël aujourd’hui); les autocraties électorales où le pouvoir est élu, mais agit sans rendre de comptes ni de contrepouvoirs; les autocraties fermées, où les libertés les plus fondamentales ne sont plus respectées.
A l’issue de ce méthodique et rigoureux travail d’analyse, il apparaît que, si douze pays étaient en voie d’autocratisation en 2004, ils sont aujourd’hui 45, dont l’Argentine et la Géorgie. Depuis 2009, les Etats sur la voie de la démocratisation sont d’ailleurs moins nombreux que ceux qui glissent vers l’autoritarisme. Parallèlement, la liberté d’expression se détériorait, elle aussi, dans 44 pays l’an dernier alors que seuls sept Etats connaissaient ce même sort en 2004. Quant à la qualité des processus électoraux, elle s’est certes améliorée dans dix Etats l’an dernier, mais c’est trois fois moins qu’en 2004.
«Rappelez-vous en 1994, a lancé Staffan Lindberg à son auditoire. C’était cinq ans après la chute du mur de Berlin et dix ans après l’accession au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev en URSS: 71 pays faisaient alors l’expérience de la démocratie. Depuis ce pic, ce sont au contraire les pays qui versent dans l’autocratisation qui augmentent!»
Selon ce chercheur et ses équipes, cette vague d’autocratisation actuelle succède à deux autres, nées l’une dans l’entre-deux-guerres et l’autre entre 1960 et 1975. La première, qui allait mener le fascisme au pouvoir dans certains Etats, était construite sur un discours nationaliste et populiste qui ressemble à ce qu’on entend aujourd’hui. La deuxième se caractérisait par l’émergence de partis uniques ou de militaires au pouvoir, comme au Chili, par exemple, ou au Portugal.
La troisième vague, qui a surgi voici une vingtaine d’années, a pour caractéristique de se manifester, partout dans le monde, dans des Etats où les dirigeants ont été démocratiquement élus. Installés sur une base légale, c’est depuis leur poste de pouvoir légitimement occupé qu’ils entreprennent de détricoter peu à peu les normes démocratiques, sans toucher aux institutions démocratiques fondamentales. Leurs attaques visent les médias, la société civile, le système judiciaire… Un processus lent et graduel. Il a fallu des années à l’Union européenne pour, enfin, épingler les faits et gestes du Hongrois Viktor Orbán. Et dix ans d’occupation du pouvoir par le Turc Recep Tayyip Erdogan pour qu’apparaissent clairement ses atteintes à la démocratie dans son pays.
«Les Etats-Unis ne respectent plus les principes d’une démocratie. Ils sont devenus une autocratie électorale.»
L’Europe, pas en reste
Le discours des élus entendu lors de cette troisième vague d’autocratisation est souvent populiste, nationaliste, voire réactionnaire. Il s’appuie aussi sur les ressorts de la désinformation. Ainsi du président américain Donald Trump, qui ne cesse de clamer qu’un leader fort peut sauver l’Amérique et qu’il l’incarne. L’Indien Narendra Modi, le Russe Vladimir Poutine ou le Brésilien Jair Bolsonaro, quand il était encore en fonction, s’inscrivent dans la même veine. Hélas, une fois l’autocratie dans la place, il est très difficile de renverser la tendance.
Depuis le début de cette troisième vague, la dégradation de la démocratie s’est notamment observée en Europe centrale et orientale, expose Staffan Lindberg, comme en Asie centrale et méridionale et en Afrique. «Même les démocraties libérales, notamment concentrées en Europe, sont touchées: on pense à la progression de certains partis d’extrême droite en France ou en Allemagne», pointe-t-il.
Le rapport 2024 du V-Dem Institute a été publié huit semaines après l’élection de Donald Trump à la tête des Etats-Unis et avant qu’il ne dévoile ses projets portant atteinte au système judiciaire, au financement de divers programmes d’aide, à la liberté de la presse. «Avec lui, je crains que la tendance mondiale à l’autocratisation ne soit encore davantage exacerbée, avance Staffan Lindberg. Ses attaques frontales contre les institutions et les processus démocratiques me permettent de dire que les Etats-Unis ne respectent plus les principes d’une démocratie. Ils sont devenus une autocratie électorale.»
Certes, la démocratie a toujours progressé et reculé par vagues, depuis 1900. Mais «le processus s’accélère et chaque nouvelle vague semble plus haute que la précédente, observe-t-on à l’institut V-Dem. Il se pourrait que le mouvement autoritariste actuel s’essouffle à un moment mais cela dépendra de ce qu’entreprendront les nouvelles générations pour défendre la démocratie. Il est possible de lutter contre l’autocratisation en formant des coalitions les plus larges possibles incluant des partis politiques et des représentants de la société civile.»
Pour les chercheurs de V-Dem, cette progression de l’autocratie peut notamment s’expliquer par deux facteurs, outre l’influence et le poids de grands Etats comme la Chine, la Russie ou l’Arabie saoudite. D’abord le développement des inégalités socioéconomiques un peu partout dans le monde, qui constituent «une pépinière, un terreau fertile pour les mouvements nationalistes, d’extrême droite et antidémocratiques, comme on les a vus fleurir dans les années 1930». Il faut donc intervenir sur ce front. Staffan Lindberg explique d’ailleurs l’important recul de la démocratie en Europe orientale, entre autres en Slovaquie, en Hongrie, en Bulgarie et en Serbie, par les difficultés socioéconomiques liées à l’instauration d’une nouvelle économie de marché sans pitié sur ces territoires.
Deuxième facteur favorable à l’émergence d’autocraties: les phénomènes massifs de désinformation, de manipulation des citoyens par la propagation d’informations incorrectes, l’utilisation de robots qui inondent les réseaux sociaux dans un but d’influence. Dans la régulation de ces réseaux sociaux, il y aurait également du travail: «Les algorithmes sont conçus pour développer et relayer des messages extrêmes», insiste Staffan Lindberg.
Dans ce sombre tableau, il faut tout de même pointer quelques raisons d’espérer. La Pologne, par exemple, aspire à nouveau à la démocratie, comme le Brésil, si malmené sur le plan des principes démocratiques pendant les années Bolsonaro. Reconnu coupable par la justice pour tentative de coup d’Etat afin d’assurer son maintien autoritaire au pouvoir, il est aujourd’hui en prison et devrait y rester 27 ans.
(1) Selon le Larousse, une autocratie est «un système politique dans lequel le pouvoir est détenu par un seul homme, qui l’exerce en maître absolu».
(2) Le rapport du V-Dem est consultable sur v-dem.net.




