vendredi, janvier 9

Pétrole, lithium, routes maritimes: la bataille entre les Etats-Unis et la Chine dépasse la seule question énergétique. En frappant le Venezuela et en lorgnant sur l’Arctique, les Américains cherchent avant tout à repousser l’ancrage stratégique chinois.

«J’entretiens d’excellentes relations avec le président Xi, mais il s’agace parfois car la Chine aime profiter des gens, et elle ne peut pas prendre l’avantage sur nous.» La déclaration, signée Donald Trump, datée du 14 octobre 2025, n’a jamais été aussi actuelle. Car au-delà de la bataille commerciale menée par le président républicain via les droits de douane, ou de sa volonté de rendre à nouveau le dollar incontournable, sa récente attaque sur le Venezuela a rappelé à quel point le pétrole représentait une ressource toujours plus centrale pour les deux superpuissances. Horrible nouvelle climatique, terrible réalité géostratégique.

Etats-Unis: saper l’influence chinoise

A ce (grand) jeu-là, la Chine, moins démonstrative, n’en est pas moins active. Elle a, au fil du temps, tissé un réseau d’approvisionnement d’or noir à prix cassés, souvent inférieurs aux prix officiels du marché. En plus de ses fournisseurs majeurs que sont la Russie et l’Arabie saoudite, le pays asiatique noue (nouait) des liens privilégiés pour des achats pétroliers à moindres coûts avec le Venezuela, le Nigéria et l’Iran.

Une stratégie que Trump ne veut plus laisser faire. Ces derniers pays cités ont un point en commun: ils ont tous été bombardés par les Etats-Unis, souvent sous d’autres prétextes que l’unique enjeu énergétique (protection des chrétiens pour le Nigéria, anéantissement du programme nucléaire pour l’Iran, lutte contre le narcotrafic pour le Venezuela). Et si cette nouvelle forme d’impérialisme américain vise, certes, à remettre la main sur des ressources stratégiques (Trump ne s’en cache plus), il tend davantage encore à reprendre le dessus sur une influence chinoise jugée trop installée.   

Scott Bessent, le Secrétaire du Trésor des Etats-Unis, complétait d’ailleurs le discours de Trump en ce sens, toujours en octobre 2025. «Ne vous y trompez pas, il s’agit bien d’un affrontement entre la Chine et le reste du monde. Ils ont imposé des contrôles à l’exportation inacceptables à travers le monde (…) Nous ne permettrons pas à un groupe de bureaucrates à Pékin d’essayer de gérer la chaîne d’approvisionnement mondiale.» Dont acte (en cours), désormais.

Empêcher l’invasion de Taïwan via la chasse-gardée du pétrole, but ultime des Etats-Unis?

L’opération menée au Venezuela, nécessitait, selon certains analystes militaires, plusieurs mois de préparation minutieuse. Jusqu’à la construction, aux Etats-Unis, d’une réplique de la forteresse de Maduro pour l’entrainement des paracommandos américains. Sous l’impulsivité de façade dégagée par Trump, les opérations militaires, elles, sont bel et bien construites, répétées, réfléchies sur le long terme et servent des intérêts stratégiques d’abord, l’égo du président ensuite, même si l’image médiatique reflète l’inverse.

Ainsi, l’énergie a clairement été identifiée comme le nerf de la guerre économique avec la Chine. Le contrôle du pétrole vénézuélien par les Etats-Unis pourrait non seulement contribuer à créer une incertitude sur la capacité chinoise à obtenir du pétrole à bon prix, mais aussi à provoquer un couac plus conséquent sur le fonctionnement même de l’industrie chinoise.

Certains influenceurs républicains allant même jusqu’à assurer que l’objectif final américain, en étranglant l’approvisionnement de pétrole bon marché de la Chine, serait de rendre impossible une invasion de Taïwan sur le long terme. Avec ce postulat: pas de pétrole bon marché en grande quantité, pas assez de carburant pour soutenir une longue et massive action militaire. Ce qui, par la même occasion, maintiendrait la domination américaine dans l’indopacifique (Japon, Corée du Sud, Taïwan, Philippines).

«Oui, ces attaques pourraient s’inscrire dans une volonté américaine de saper l’approvisionnement en pétrole bon marché de la Chine. En revanche, je ne pense pas qu’il s’agisse d’un moyen de détourner le risque d’invasion qui pèse sur Taïwan.»

Une théorie qui laisse plutôt dubitatif Adel El Gammal, professeur en géopolitique de l’énergie (ULB). «Oui, ces attaques pourraient s’inscrire dans une volonté américaine de saper l’approvisionnement bon marché de la Chine. En revanche, je ne pense pas qu’il s’agisse d’un moyen de détourner le risque d’invasion qui pèse sur Taïwan», écarte-t-il, rappelant «la période de surproduction de pétrole que nous traversons actuellement, et qui tend à s’inscrire dans la durée», et «le partenariat russo-chinois, toujours solide concernant les matières premières.»

L’attaque des Etats-Unis sur le Venezuela est toutefois «un sacré pied de nez à la Chine», reconnaît le professeur, qui devra s’approvisionner à un prix plus élevé. «Elle percevait le pétrole vénézuélien brut en échange de remboursements d’intérêts de prêts. Quelque part, elle ne le payait pas.»

Toutefois, le Venezuela ne représentait que 4% à 5% des importations chinoises et à peine 1% des exportations mondiales totales. La nationalisation du pétrole par le régime de Chávez, ancien président autoritaire du Venezuela, a fait drastiquement chuter sa production (qui était jadis gérée par… les Américains), et ce alors que le pays dispose pourtant des réserves les plus importantes au monde. «Dans un marché mondialisé, l’impact économique de la perte du Venezuela sera donc relativement limité pour la Chine».

Le lithium, le combat-clé sous-estimé

Symboliquement, la portée de l’action des Etats-Unis a davantage de poids. «La reprise de contrôle sur le Venezuela, dont l’ombre déteint sur la Colombie et Cuba, représente une réaffirmation de la volonté d’hégémonie sur l’Amérique latine, observe Adel El Gammal. C’est particulièrement significatif, car la Chine a noué de nombreux accords commerciaux pour le pétrole, mais aussi et surtout pour les métaux rares.»

«La Chine possède désormais une position très dominante sur l’extraction des matériaux critiques. L’attaque au Venezuela doit être vue comme une indication claire de la volonté américaine de reprendre le contrôle de l’hémisphère ouest afin d’annihiler l’influence chinoise et russe.»

La Chine a en effet pris ses quartiers en Bolivie, au Chili, en Argentine et au Pérou, où Cosco, entreprise publique de la république populaire, domine le transport de lithium dans le nouveau méga-port stratégique de Chancay. Contrôler le lithium revient à s’assurer un sacré avantage dans l’industrie des nouvelles technologies. «L’or blanc du 21e siècle» est de fait indispensable pour la production de voitures électriques, le fonctionnement des énergies renouvelables, ou encore la production de matériaux de la guerre moderne. Cette forte présence logistique chinoise en Amérique latine, il ne faut pas s’y méprendre, sert aussi de positionnement militaire à peine déguisé, notamment via le recueil de renseignements.

«La Chine possède désormais une position très dominante sur l’extraction des matériaux critiques, relève Adel El Gammal. L’attaque au Venezuela doit dès lors être vue comme une indication claire de la volonté américaine de reprendre le contrôle de l’hémisphère ouest (NDLR: «C’est NOTRE hémisphère», a récemment posté Trump sur les réseaux sociaux), afin d’annihiler l’influence chinoise et russe.»

Groenland et nord-ouest: un passage au (futur) gros potentiel

Au nord, la pression n’est pas moins féroce, le Groenland étant désormais convoité sans retenue aucune par les Etats-Unis. Au-delà de ses ressources, l’île se situe surtout le long d’un point de passage de choix pour l’approvisionnement énergétique chinois, bien plus court que le chemin qui mène vers le détroit de Malacca et le très chargé Canal de Suez.

«Le passage dit du nord-ouest est effectivement très important. Il permet de relier l’Atlantique et le Pacifique de façon beaucoup plus rapide, via l’Alaska, puis l’Arctique, décrit le spécialiste en géopolitique de l’énergie. La voie est d’ailleurs mythique et très convoitée, mais gelée une grande partie l’année, poursuit-il. Avec le réchauffement climatique et la fonte des glaces, elle devient cependant de plus en plus navigable durant certains mois. Cette tendance va s’accentuer rapidement: le passage commercial pourrait donc prendre une envergure stratégique importante dans le futur. Même si l’amassement de bateaux chinois et russes autour du Groenland est actuellement exagéré par Trump», tempère Adel El Gammal.

La libre circulation maritime mise à mal

Une mainmise américaine sur le Groenland suffirait-elle à dissuader la Chine d’emprunter ce passage à l’avenir? «Complexe», juge le professeur, car la voie est large au niveau du Groenland, plus étroite entre la Russie et l’Alaska.

«On assiste à un risque réel de voir la liberté de circulation remise en cause sur l’ensemble des mers.»

«Trump, dans sa vision, pourrait toutefois tenter d’exercer une légitimité, voire une exclusivité sur cette route, ce qui remettrait en question la libre circulation dans les eaux internationales.» Là aussi, une volonté d’alignement voire de surenchère avec la Chine est palpable. «Xi Jinping ne cache pas sa volonté de contrôler exclusivement la mer de Chine. Il existe donc un risque réel de voir la liberté de circulation remise en cause sur l’ensemble des mers.»

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