jeudi, janvier 1

Sa position sur les avoirs russes gelés a fait de Bart De Wever le nouveau chouchou des médias francophones, statut qu’aucun de ses prédécesseurs récents n’a jamais atteint. Voici pourquoi.

D’ici à quelques semaines, l’Autorité de la concurrence se prononcera sur la légalité de l’absorption des journaux du groupe IPM par Rossel. En cas d’acceptation, il n’y aura plus en Belgique francophone qu’un seul et unique éditeur de presse quotidienne, par ailleurs propriétaire de médias audiovisuels dont RTL. En attendant ce monopole économique, en l’annonçant, peut-être, Bart De Wever a provoqué, en décembre, une unanimité médiatique inédite en Belgique francophone. Le Premier ministre, associé à Giorgia Meloni, ainsi qu’à plusieurs chefs de gouvernement d’Europe centrale, ensuite rejoints par Emmanuel Macron, a refusé que les avoirs russes gelés servent à l’Ukraine, et a convaincu une partie de ses homologues de garantir collectivement un prêt. Les plus fines plumes du futur monopole se sont montrées, elles, bien davantage que convaincues. Bart De Wever est désormais leur chouchou.

Seul Maximus, le chat adopté, pour le 16, par Bart De Wever, fut moins enthousiaste, intérieurement du moins. Le lendemain du Conseil européen, les communicants du Premier publiaient, sur le compte Instagram de Maximus, un montage dans lequel le félin filou félicitait certes son maître, et le qualifiait même de héros. Mais c’était, se disait-il intérieurement, pour «recevoir plus de pâtée et plus de caresses».

Il n’est pas certain que ce soit ce que réclament sans le dire les rédactions du pays, mais elles ont, elles aussi, considéré le maître de Maximus comme un héros. «Chapeau bas», titrait pudiquement l’éditorial du Soir, tandis que La DH faisait sa manchette d’un moyennement stoïcien «L’Empereur De Wever», car «L’Europe avait sous-estimé notre Premier ministre». «Veni, Vidi, Vici pour Bart De Wever!» lançait discrètement Sudinfo, ce que l’édito de L’Avenir, plus pondéré peut-être, traduisait en «Bart De Wever, protecteur des Belges». Et ce qui faisait très impartialement constater à La Libre que «Bart De Wever a gagné ses galons d’homme d’Etat». Pour le groupe RTL, Martin Buxant ajoutait à ce tableau pluraliste plusieurs tweets très admiratifs et une chronique d’encouragements. Ce déchaînement patriotique a même surpris les confrères flamands, pourtant proverbialement tendres envers Bart De Wever, à deux ou trois exceptions près. Très attaché à son rôle de contre-pouvoir sous De Croo, le quatrième pouvoir sudiste est devenu, sous Bart De Wever, une enthousiaste caisse de résonnance du 16 rue de la Loi. Comment expliquer qu’en quelques mois ce diable de nationaliste flamand soit devenu l’archange des éditorialistes francophones?

Sous Bart De Wever, le quatrième pouvoir sudiste est devenu une enthousiaste caisse de résonance du 16 rue de la Loi.

Parce qu’il est flamand

Pendant la première partie de sa vie politique, l’extranéité de Bart De Wever a abîmé sa réputation en Wallonie et à Bruxelles. Il était alors confortable de diaboliser un Flamand qui ne faisait aucun effort pour être apprécié de ses compatriotes méridionaux. Pendant les négociations, et pendant les premiers mois de l’Arizona, Sudinfo, par exemple, illustrait les primeurs et les annonces heureuses à ses lecteurs (la fin du «chômage à vie» ou des avantages de certains fonctionnaires, ou notamment le durcissement des politiques migratoires) avec des photos de présidents ou de ministres francophones, tandis que les nouvelles potentiellement douloureuses à ces mêmes lecteurs (le durcissement des régimes des pensions ou les hausses de la fiscalité, disons) étaient flanquées de photos de Bart De Wever ou de Jan Jambon. Cela ne changera peut-être pas après l’épisode des avoirs russes gelés, parce que, depuis qu’il est devenu Premier ministre de tous les Belges, Bart De Wever ne fait pas vraiment plus d’efforts qu’avant. Mais sa sous-nationalité sert désormais paradoxalement son image nationale. D’une part parce qu’elle autorise à le dépeindre en preux réformateur qui se fiche d’être impopulaire. Et d’autre part car aucun média francophone n’aurait osé se montrer aussi impudiquement dithyrambique à propos d’un politicien francophone, sous peine d’être taxé de partialité par tous les autres. L’absence de pudeur étant désormais autorisée, il y en a même eu pour trouver que Bart De Wever aurait, refusant la saisie des avoirs russes gelés, mis les intérêts de la Flandre de côté au profit de ceux de tous les Belges, comme si intérêts flamands et belges, dans ce cas-ci, avaient été opposés.

Parce qu’il est de droite

La divergence d’intérêts est d’autant moins perceptible, à vue d’éditorial, qu’un Premier ministre conservateur à la tête d’un gouvernement qui met en œuvre des politiques penchant plutôt à droite a bien plus de chances d’être apprécié des directions des rédactions que l’inverse. Curieux, alors que toutes les enquêtes électorales établissent que les journalistes penchent, tendanciellement, plus à gauche que la moyenne de l’électorat? Pas si l’on considère cette loi sociologique qui ne connaît aucune exception, et qui observe que plus quelqu’un monte dans la hiérarchie d’une entreprise, quel que soit son secteur, moins il a de chances d’être le gauchiste qu’on l’accusera toujours d’être s’il s’agit d’une entreprise de presse. Car dans les médias comme à l’usine, les chefs sont moins à gauche que leurs subordonnés. Et les patrons sont plus à droite que leurs employés, aussi chefs soient-ils. Ainsi, le futur propriétaire du prochain monopole médiatique francophone, administrateur délégué du groupe Rossel, Bernard Marchant, a été interviewé par les journaux qu’il possède, en pleine campagne électorale pour expliquer à ses lecteurs et aux électeurs combien un impôt sur la fortune serait une abomination. Et autant les orientations économiques sont globalement partagées, autant les inclinations culturelles sont raccord. Ainsi, le grand combat de campagne flamande de Bart De Wever contre le wokisme est aligné sur un politiquement correct francophone tout aussi friand de polémiques identitaires que son pendant flamand.

Cette complicité hilare est le signe de la conquête, par Bart De Wever, de l’esprit des leaders d’opinion francophones.

Parce qu’il est malin

L’intelligence tactique et le flair stratégique du chouchou sont reconnus, y compris par les adversaires qui, depuis deux décennies maintenant, se font humilier par ses soins. Et y compris dans ses rapports avec les médias, marqués d’une remarquable, quoique duale, simplicité. Celle-ci consiste à ignorer ceux qui ne l’aiment pas, ou qui ne semblent pas l’adorer, dont il n’a pas ou plus besoin et qui sont toujours minoritaires, et à choyer ceux qui paraissent l’apprécier, et qui sont majoritaires. C’est ainsi qu’il en est venu à boycotter De Standaard, qui avait pourtant contribué à lancer sa carrière en l’engageant comme chroniqueur, tout en choyant les grands leaders d’opinion que sont Het Laatste Nieuws, Trends ou VTM notamment. Le déménagement de la périphérie bruxelloise vers Anvers de DPG Media, le mastodonte flamand (qui édite notamment Het Laatste Nieuws, De Morgen et VTM), il y a quelques années, n’est pas qu’un symbole de ces mutuelles cajoleries, qui impliquent aussi un très habile micromanagement. Ainsi, lorsqu’il dit se retirer quelques jours en Allemagne et en famille, et loin de tout, alors que les négociations de l’Arizona patinent, à l’été 2024, Bart De Wever veille à y inviter aussi deux journalistes fort réputés, qu’il abreuvera de ses officieuses affections. Cette alternance d’heureux cadeaux et d’aigres rétorsions vaut aussi pour la Belgique francophone. Il y refuse le scoop d’une interview au Soir depuis presque 20 ans, et il n’en a plus offert au Vif depuis 2009 (oui, ceci est une demande tout à fait officielle). Il réserve pour l’instant ce prospère privilège à La Libre, pas moins belgicaine que les précédents, mais plus conservatrice.

Parce qu’il est drôle

Bart De Wever sélectionne donc toujours très méticuleusement ses antagonistes, forcément toujours minoritaires dans l’arène qui le concerne. Et il s’en moque toujours irrésistiblement, s’assurant alors de l’affectueux soutien des rieurs. Ceux-ci sont ainsi conquis par le rhéteur anversois, monstrueux en débat, invincible en conférence. Et la corporation médiatique francophone, après en avoir souffert un petit paquet d’années, est la plus récente conquête de son humour scaldéen. Un signe de ce corporatiste rangement ricaneur des médias francophones: ceux-ci ont peint la brutale remarque adressée par notre Premier ministre à un journaliste de Politico en blague innocente. «Comme je l’ai dit, un véritable homme politique maîtrise ses émotions, même s’il s’agit de colère, de vengeance, voire de violence», a-t-il notamment maugréé à l’adresse du confrère de Politico, qui incarna là idéalement l’élite bruxello-européenne qu’il est devenu de bon ton de moquer. Un chef de gouvernement étranger qui raillerait, en des termes semblables, un journaliste belge, ne serait pas gratifié, par sa presse nationale, des mêmes ricanements complices. Et cette complicité hilare est le signe ultime de la conquête, par Bart De Wever, de l’esprit des leaders d’opinion francophones.

Parce qu’il est au pouvoir

Bart De Wever a pu, à Anvers et en Flandre, distribuer pâtée, caresses et tapes sur le nez ces dix dernières années, comme bourgmestre matois de la plus grande ville flamande et comme souple président du plus grand parti régional, il est désormais en position, depuis le 16, d’en imposer à tous les médias du pays. Y compris ceux du sud, qui, a fortiori en temps de guerre, se prennent au réflexe de se ranger derrière le drapeau de leur gouvernement. Même lorsque son chef ne le brandit pas vraiment.

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