Eric Ciotti noue une alliance avec l’extrême droite contre l’opinion des ténors du parti. L’union de la gauche se reconstitue. Pas sûr qu’Emmanuel Macron avait prévu un bouleversement aussi profond.
Dans la lettre de Philosophie magazine mise en ligne au lendemain des élections européennes du 9 juin, le philosophe Michel Eltchaninoff, auteur en son temps d’un Dans la tête de Marine Le Pen (Actes Sud, 2017), dit avoir compris pourquoi Emmanuel Macron a décidé de dissoudre l’Assemblée nationale et d’appeler les Français aux urnes les 30 juin et 7 juillet après la large victoire de la liste de Jordan Bardella. «Il cherche à provoquer « un effet du réel », pour obliger les Français à assumer la responsabilité de voir le Rassemblement national accéder au pouvoir, ou à refuser nettement cette perspective.» «Selon le président de la République, le vote RN est surtout l’expression d’une pulsion de transgression, d’un désir d’ailleurs. Mais proposez à une personne qui rêve de vivre dans un pays lointain si elle veut y déménager pour de bon, vous verrez qu’elle y réfléchira à deux fois, poursuit Michel Eltchaninoff. C’est ce raisonnement que tient Macron: vous adorez voter RN pour râler et vous défouler, mais avez-vous réellement envie qu’il s’installe au pouvoir?» Au plan machiavélique et ô combien risqué du président français, le philosophe oppose toutefois «un point aveugle»: «Il n’est pas du tout impossible qu’une grande partie des électeurs désire la victoire du RN de manière tout à fait réaliste…» L’effet du réel se retournerait alors contre celui qui l’a suscité.
Il est indéniable en tout cas que l’effet du réel a rattrapé la classe politique française. Elle a un temps extrêmement réduit pour se mettre en ordre de bataille –date de limite de dépôt des listes le dimanche 16 juin, trois petites semaines de campagne avant le premier tour, le 30 juin– et s’active dès lors avec une effervescence étonnante et des… décisions fondamentales prises en 48 heures. La plus disruptive est celle du président du parti Les Républicains de nouer une alliance avec Le Rassemblement national de Marine Le Pen. Le front républicain qui, vaille que vaille, avait écarté l’extrême droite des alliances pour le pouvoir a donc volé en éclats le 11 juin sur le plateau du 13 Heures de TF1. «LR est trop faible pour s’opposer. […] Nous avons besoin d’une alliance» avec le Rassemblement national, a plaidé Eric Ciotti, poussé par le score étriqué de son candidat, François-Xavier Bellamy, au scrutin européen (7,3% des votes, en recul d’un siège) et lancé dans une initiative apparemment très individualiste.
Le front républicain qui, vaille que vaille, avait écarté l’extrême droite des alliances pour le pouvoir a donc volé en éclats.

Les ténors de LR se rebellent
Les réactions des ténors du parti ont témoigné de ce cavalier seul. Gérard Larcher, le président du Sénat, les chefs de groupe du parti à l’Assemblée nationale, Olivier Marleix, et au Sénat, Bruno Retailleau, les présidents de Conseils régionaux, Valérie Pécresse, Xavier Bertrand ou Laurent Wauquiez, certains étant parmi les plus droitiers des responsables LR, ont tous renvoyé le président à ses chères études. La démission d’Eric Ciotti a été demandée. Mais le député des Alpes-Maritimes, dans le sud de la France, ce qui n’est pas anodin pour expliquer son initiative, a assuré répondre à l’attente d’une majorité des militants du parti… La formation de la droite républicaine surmontera-t-elle cette épreuve en se défaisant de l’opportuniste et en resserrant les rangs derrière une figure emblématique d’ici aux législatives? Ou va-t-elle imploser entre une frange tentée par l’extrême droite dominante, par conviction ou par souci de préserver une chance d’être élue moyennant un arrangement avec le RN, et une autre faction attirée, pour les mêmes raisons, par une entente avec le camp macroniste? L’incertitude subsiste.
Le parti de Marine Le Pen engrange en tout cas un succès tactique. Il multiplie les chances de pouvoir compter sur des parlementaires alliés à l’Assemblée nationale en vue de la constitution d’une majorité à l’issue du deuxième tour des élections, le 7 juillet. On pensait qu’il pourrait en remporter un autre lorsque Marion Maréchal a fait œuvre de pénitence en rencontrant, le 10 juin, sa tante et Jordan Bardella. La tête de liste Reconquête aux européennes en ressortait confiante dans la possibilité d’une entente entre la force dominante de la droite radicale et sa rivale fondée par l’ancien journaliste et polémiste Eric Zemmour et ragaillardie par un score relativement honorable de 5,4% aux élections européennes. Mais le lendemain, elle annonçait que les dirigeants du RN lui avaient signifié qu’ils rejetaient le principe même d’un accord. «Le regrettable argument qui m’a été avancé [est] qu’ils ne souhaitaient aucune association directe ou indirecte avec Eric Zemmour», a expliqué Marion Maréchal-Le Pen. Les leaders nationalistes jugent-ils Reconquête soluble dans la dynamique impulsée par le Rassemblement national depuis le 9 juin, ou ont-ils été grisés ou contraints par l’accord avec LR annoncé un peu plus tôt? Le mystère prévalait en milieu de semaine.
Les divergences de gauche tues
On l’a vu, l’accord avec le président de LR n’est pas nécessairement un deal avec l’imposant appareil de parti bien implanté localement que demeure être l’héritier du RPR et de l’UMP. Rapidement scellées, les ententes sont donc fragiles. Cela vaut aussi pour l’autre événement politique de l’après-9 juin, la constitution, dès le lendemain, d’une union des partis de gauche sous le nom très chargé historiquement de Front populaire. Les socialistes, les écologistes, les communistes et les insoumis se sont mis d’accord pour présenter un candidat unique au premier tour des législatives. L’entente, qui a surpris les observateurs, est nécessitée par la brièveté de la campagne et par l’enjeu de l’élection, la direction d’un éventuel gouvernement de cohabitation avec le président Macron. Elle est supportée aussi par des milliers de militants qui ont battu le pavé dans plusieurs villes de France depuis le 9 juin pour appeler à la mobilisation contre l’extrême droite. Mais elle ne règle absolument pas les dissensions entre ses différentes composantes que la campagne européenne a spectaculairement mises en exergue, principalement entre le Parti socialiste–Place publique et La France insoumise.
Les attentes du président français pourraient être rencontrées au-delà de ses espérances. Et au détriment de ses intérêts.
Comme lors de la constitution de la Nouvelle union populaire écologiste et sociale (Nupes) avant les législatives de 2022, les désaccords sont mis sous le tapis, ce qui n’est pas particulièrement la garantie d’une cohésion durable. D’autant qu’aujourd’hui, fort de son bon résultat aux européennes (quelque 13,8%), le leader du Parti socialiste–Place publique, Raphaël Glucksmann, ne devrait pas se laisser aisément imposer un accord avec de profondes divergences de programmes comme il a pu être concédé il y a deux ans avec le secrétaire du PS , Olivier Faure, surtout soucieux de sauver un groupe d’élus à l’Assemblée nationale après la débâcle de la présidentielle. A cet égard, l’extrême discrétion de son leader, Jean-Luc Mélenchon, depuis le 9 juin, marque plutôt la volonté de La France insoumise de modérer ses propres ambitions et de donner toutes ses chances à la coalition. Face à la perspective de l’accession du Rassemblement national à Matignon, il y a des priorités qui n’échappent à personne. L’aventure dans laquelle s’est lancé Eric Ciotti ajoute une dimension à l’acuité de la question.
Politologue à l’UCLouvain, Pierre Vercauteren explique la décision d’Emmanuel Macron de dissoudre l’Assemblée nationale par la volonté de créer «un choc auprès des abstentionnistes, qui s’élevaient à 48% de l’électorat du scrutin européen, et auprès des électeurs des partis autres que ceux du Rassemblement national, pour le minoriser». Il se pourrait que les attentes du président français soient rencontrées au-delà de ses espérances. Et au détriment de ses intérêts.











