vendredi, janvier 16

Sous la pression de Donald Trump, l’indépendance de la Réserve fédérale américaine (FED) vacille. Un bras de fer dont l’issue pourrait redessiner significativement la politique monétaire mondiale.

Les attaques régulières de Donald Trump à l’encontre la FED et de son président Jerome Powell mettent en péril l’indépendance de la banque centrale américaine. L’enjeu dépasse largement la simple guerre de pouvoir interne aux Etats-Unis: il est planétaire et systémique. Il ne faut pas s’y méprendre: le degré de résistance de la réserve fédérale face aux tentatives d’uppercut du président américain déterminera le visage de la politique monétaire de demain. Voici pourquoi.

FED: que veut faire Trump?

Donald Trump le martèle depuis des mois: il souhaite que la banque centrale américaine baisse ses taux d’intérêt. Pourquoi? Car, selon Bernard Keppenne, chef économiste chez CBC, «il vise avant tout à démontrer que sa politique soutient les investissements, pour pouvoir ensuite se targuer d’un “bon” bilan économique avant les élections de mi-mandat, les midterms.» Par exemple en rendant le marché de l’immobilier plus accessible aux Etats-Unis. Selon l’économiste, le président républicain commet là une erreur d’interprétation du marché: «Dans son esprit, Trump parle des taux d’intérêt à long terme. Or, la politique d’une banque centrale dispose d’un effet sur les taux monétaires, pas sur les taux longs», distingue-t-il.

«Si la politique monétaire est dictée à la FED, une surchauffe de l’inflation est inéluctable..

Bernard Keppenne

Pour l’économiste Bruno Colmant, membre de l’Académie royale de Belgique, Trump cherche à déstabiliser la FED en soufflant le chaud et le froid à son égard, pour, in fine, la contrôler et lui faire perdre son indépendance. Son objectif final (des taux très bas) comporterait une flopée d’avantages pour l’économie américaine: «Ils stimuleraient la Bourse (le coût du capital diminue), faciliteraient les emprunts (et donc l’investissement dans le pays), permettraient de refinancer la dette américaine plus facilement et, le plus important, feraient baisser le cours du dollar», énonce l’économiste.

Ce schéma semble pleinement profitable pour l’économie américaine. Mais il comporte un risque, et pas des moindres.

Perte d’indépendance de la FED: quels effets?

Une perte d’indépendance de la FED, la banque centrale la plus puissante du monde, «fait en effet courir un risque systémique pour l’ensemble du système financier, alerte Bernard Keppenne. Si la politique monétaire lui est dictée, une surchauffe de l’inflation est inéluctable.» Elle provoquerait «une remontée importante des taux d’intérêt obligataires à long terme aux Etats-Unis, porterait une influence négative sur les marchés boursiers et, par effet de ricochet, sur le dollar. Soit un effet boomerang par rapport au souhait initial de Trump.»

L’instabilité d’une banque centrale peut directement détériorer le pouvoir d’achat de la population: elle fait gonfler les prix et les rend davantage imprévisibles. «Une chute du dollar fait courir un risque de forte volatilité sur l’ensemble des devises, redoute Bernard Keppenne, mais elle renforcera surtout l’euro. Ce n’est pas une bonne nouvelle pour nos exportations.»

«Trump part du principe que le niveau d’activité économique généré dépassera l’inconvénient inflationniste.»

Bruno Colmant

Une dette financière à taux d’intérêt très bas conduit également à de la création monétaire, donc de l’inflation. «Mais Trump ignore ce risque, car il part du principe que le niveau d’activité économique généré dépassera l’inconvénient inflationniste», insiste Bruno Colmant.

Contrairement à la BCE, la FED a également pour mission de monitorer le niveau d’activité économique. «Une FED aux bottes de l’Etat, qui perdrait son mandat de contrôle, provoquera une vague d’inflation qui partira des Etats-Unis pour déferler sur le reste du monde», alerte encore l’économiste.

Deux cas d’école

Deux exemples marquants rejoignent les dires des économistes.

En 2022, le président Recep Tayyip Erdogan avait obligé la banque centrale turque à baisser ses taux d’intérêt. Résultat: l’inflation s’est envolée à 80% et la livre turque s’est dépréciée de près de 90% par rapport au dollar. «L’importation est donc devenue beaucoup plus chère», relève Bernard Keppenne. Quelque part, «Erdogan importait de l’inflation», complète Bruno Colmant.

Les années 1970 peuvent témoigner d’une mécanique identique. A l’époque, le président de la FED avait été contraint par Richard Nixon de maintenir les taux d’intérêt bas alors que l’inflation gangrenait le monde entier en raison du choc pétrolier. «Cela a contribué à renforcer l’inflation. Le « Nixon shock » aura sans doute droit à sa réplique en 2026», prédit Bruno Colmant.

«Trump veut en réalité financer l’Etat américain à coûts réduits, quitte à encaisser de l’inflation. Pour la contrer, il tend à réduire les importations, en souhaitant produire et consommer américain.»

Bruno Colmant

Ceci étant, pour l’économiste, le plan de Trump n’est pas du tout court-termiste au regard de l’importante dette américaine. «Il veut en réalité financer l’Etat américain à coûts réduits, quitte à encaisser de l’inflation. Pour la contrer, il tend à réduire les importations, en souhaitant produire et consommer américain.»

Face aux assauts répétés, la Réserve fédérale encaisse, recule parfois, cherche ses alliés, mais n’a pas encore été mise KO. De ce round décisif dépendra la solidité de l’architecture monétaire mondiale. FED de la place sur le ring.

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