mercredi, janvier 14

Médecin exilé en France depuis près de 40 ans, Mahmoud Moradkhani est le neveu d’Ali Khamenei et l’un de ses opposants les plus résolus. Dans cette interview, il livre un regard implacable sur la personnalité du guide suprême et l’avenir du régime.

Il a suivi les traces de son père, ancien ayatollah qui a fini par s’opposer à la République islamique après la révolution de 1979. Mahmoud Moradkhani, iranien exilé en France depuis 1986, s’affiche comme démocrate et farouche opposant au guide suprême, Ali Khamenei, qui est aussi son oncle.

Déjà hostile au régime théocratique de Téhéran durant son adolescence, Mahmoud Moradkhani est rapidement privé d’accès à l’emploi et aux études universitaires. En 1985, il prend la décision de quitter le pays avec sa mère, ses sœurs et son petit frère, par la frontière avec le Pakistan, de façon clandestine, avant de finalement rejoindre l’Irak. «J’y suis resté un an et demi, avant de partir en France le 3 octobre 1986. J’avais 23 ans», se souvient-il.

Désormais médecin dans la région de Lille, il n’a plus jamais remis les pieds en Iran. Ali Khamenei lui a personnellement demandé de changer d’avis, et de revenir vers lui. «J’ai refusé», dit-il fermement. Entretien.

Quel est votre lien avec le guide suprême iranien?

Ali Khamenei est le frère de ma mère. Elle aussi est devenue opposante au régime. Lors de notre dernier contact en 1985, Ali Khamenei était président de la République, pas encore guide suprême (NDLR: il l’est devenu en 1989).

«Ali Khamenei voulait plaire à tout le monde, faisait attention à son apparence, fréquentait les jeunes.»

Quels souvenirs gardez-vous de sa personnalité?

Cela peut paraître surprenant, mais il était très aimable. Il voulait plaire à tout le monde, faisait attention à son apparence, fréquentait les jeunes. Tel un politique avec un but déjà bien précis en tête. Je me souviens qu’il fumait la pipe, et je la lui allumais souvent (rires). Il était ouvert à la discussion, participait aux réunions des poètes à Mashhad (NDLR: dans le nord-est), sa ville d’origine, qui est aussi la mienne, et avait une grande activité sociale. A posteriori, je remarque qu’il s’agissait d’une manière, pour lui, de s’imposer dans la vie publique. A l’époque, il n’était pas très important dans le milieu religieux.

Vous a-t-il dit quelque chose qui vous a marqué?

Quand je me préparais à quitter le pays, il m’a menacé en disant qu’il savait ce que ma mère et moi complotions, qu’il nous surveillait et qu’on devait faire attention à nos actes. Je lui ai répondu: «Surveille-moi si tu veux, je ferai ce que je dois faire.» Finalement, nous avons réussi à fuir sans qu’il le sache.

«Bachar al-Assad est un enfant à côté d’Ali Khamenei.»

Au vu de la situation actuelle, quelle attitude adoptera Ali Khamenei, selon vous? Aller au bout de la répression, s’enfuir, négocier?

Il ira jusqu’au bout de sa pensée, sans aucun doute. Il croit véritablement à son idéologie. Il ne partira pas en Russie. Impossible. Il se considère comme l’incarnation de la vérité. Comparé à mon oncle, Bachar al-Assad (NDLR: l’ex-président syrien s’est réfugié en Russie) est un enfant.

La répression s’amplifie de jour en jour dans la rue. Le régime tire à balles réelles sur la population. Le décompte des exécutions croît de manière exponentielle. Les forces armées iraniennes gardent-elles des options encore plus dures en réserve?

Oui, malheureusement. Toute l’économie iranienne profite aux salaires des Pasdarans (NDLR: le corps des gardiens de la révolution islamique, qui protège le guide suprême). Ils ne le lâcheront pas, car ils bénéficient de gros privilèges financiers. La question de la croyance, au Proche-Orient, reste proéminente pour justifier chaque action. Le bilan, le rendement… tous ces paramètres sont relégués au second plan. Donc, si les gens restent dans la rue, les exécutions continueront. En ce sens, il existe un risque de fatigue et d’affaiblissement du mouvement populaire. Les Iraniens, de nature, sont relativement peureux. Ils sortent, portés par l’espoir d’une intervention américaine.

Est-elle nécessaire et souhaitable?

Au départ, elle n’était pas souhaitable, non. Mais au vu de la situation actuelle, c’est la seule issue. Sans intervention rapide, le peuple se refroidira. Et pourrait entrer dans une nouvelle longue période de silence.

«La mort de mon oncle ouvrira une guerre de pouvoir interne. Elle affaiblira considérablement le régime et favorisera un mouvement de révolution moins risqué. Cela prendra deux, trois, six mois. Mais le régime finira par tomber, c’est une certitude.»

Quelle est la cible prioritaire, à vos yeux?

Ali Khamenei. Il est le dernier survivant de la première génération de la République islamique. Cette première génération jouit d’un prestige énorme. Or, la deuxième et la troisième générations se neutralisent, sans supériorité claire. En cas de chute de Khamenei, elles se battront. La mort de mon oncle ouvrirait une guerre de pouvoir interne. Elle affaiblirait considérablement le régime et favoriserait un mouvement de révolution moins risqué. Cela prendra deux, trois, six mois. Mais le régime finira par tomber, c’est une certitude. Sans Khamenei, il ne leur restera plus grand-chose. En revanche, j’étais personnellement favorable à une révolution davantage réfléchie, et où le peuple aurait été mieux protégé. Il aurait été préférable de laisser la guerre interne au sein du régime se dérouler avant d’inciter le peuple à sortir dans la rue et s’exposer aux exécutions. A ce sujet, Reza Pahlavi, le fils du dernier chah, a fait sortir les gens de façon irresponsable, en niant le potentiel de la tragédie actuelle. Aujourd’hui, la situation fait qu’une intervention extérieure est une question de vie ou de mort pour la population.

Pensez-vous qu’elle pourra réellement mener à une transition démocratique?

Le problème majeur de l’Iran reste la mainmise de la religion. Si cet aspect est supprimé, alors oui, des débats politiques, une expression populaire et une démocratie peuvent émerger. Les chiites sont particulièrement fermés à la discussion. Ils se sentent systématiquement supérieurs aux autres. En tant que démocrate, j’ai toujours plaidé pour une coalition de l’opposition. Malheureusement, l’opposition des Iraniens en exil est très hétérogène. L’animosité est forte entre les différents clans, notamment entre républicains et monarchistes. C’est très dommageable. Actuellement, notre force est limitée à cause de ces différends.

La communauté internationale est-elle suffisamment ferme au vu de la dégradation de la situation?

Non, elle doit agir davantage. Fermer les ambassades. Durcir les sanctions. Mais c’est un exercice difficile. En ce moment, les agissements de Trump perturbent tout le monde.

Ali Khamenei doit-il être capturé vivant, pour être jugé?

L’opération serait trop compliquée. Non, je pense qu’il doit mourir tout de suite. Mais il sait pertinemment qu’il est visé.

«Je sais que Khamenei se cache à Mashhad, sous le mausolée de l’imam Reza.»

Où se trouve-t-il?

Je connais mon oncle. Je sais qu’il se cache à Mashhad, sous le mausolée de l’imam Reza. Il s’agit d’un lieu saint, qui, en théorie, et donc dans sa tête, ne peut pas être attaqué. Il s’y était d’ailleurs déjà réfugié lors de la «guerre des douze jours» avec Israël. Le Mossad, les services secrets israéliens, est évidemment au courant. Khamenei pense que les Américains n’oseront pas frapper un mausolée d’un imam chiite. Le complexe est énorme, fait de sous-sols. Bref, il offre tout ce qu’il faut pour se protéger.

guide supême
Le mausolée de l’imam Reza est le lieu où se réfugie Ali Khamenei, selon son neveu. © GETTY

Avez-vous réussi à communiquer avec des proches, malgré la récente coupure d’Internet?

Je n’ai pas pu appeler ma mère. D’habitude, je le fais tous les jours. Mais depuis quelques jours, je n’arrive plus à la joindre.

Nourrissez-vous l’espoir de pouvoir retourner un jour dans votre pays, libre?

En cas de chute du régime, bien sûr! Mais je pense que je serai obligé d’attendre six mois pour obtenir un billet d’avion (rires). Tout le monde se pressera pour revenir.

 

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