samedi, janvier 10

Les Cubains observent avec crainte ou espoir les développements de la politique américaine après l’attaque du Venezuela. L’effet sur l’économie de l’île est d’ores et déjà majeur.

«Je suis contente, le Venezuela est libre. J’espère qu’après Caracas, ce sera au tour de Cuba», confie Camila, une ancienne restauratrice havanaise, tout émue du rapt de Nicolás Maduro par les forces spéciales de Donald Trump. L’intervention militaire des Etats-Unis contre Caracas et l’enlèvement du dictateur vénézuélien et de son épouse Cilia Flores ont suscité une réaction immédiate de La Havane. «Cuba dénonce et exige d’urgence une réaction de la communauté internationale face à l’attaque criminelle menée par les Etats-Unis contre le Venezuela», a écrit le président cubain Miguel Díaz-Canel Bermúdez, qui s’oppose au «terrorisme d’Etat contre le courageux peuple vénézuélien et contre notre Amérique» sur son compte X.

Le régime a mobilisé la population en fin de semaine face à l’ambassade des Etats-Unis à La Havane. Si le Premier ministre, Manuel Marrero Cruz, a appelé à une mobilisation de la communauté internationale pour défendre l’Amérique latine et les Caraïbes, le ministre des Affaires étrangères, Bruno Rodríguez Parrilla, a souligné que ces «actions militaires contre Caracas et d’autres localités du pays sont des actes lâches contre une nation qui n’a attaqué ni les Etats-Unis ni aucun autre pays». Car Cuba sera probablement le prochain sur la liste des interventions américaines. Le secrétaire d’Etat Marco Rubio, dont les parents ont fui Cuba à l’époque du dictateur Fulgencio Batista et non à cause des Castro comme il aime à le laisser croire, l’a confirmé, même si Donald Trump, lui, a jugé que les Etats-Unis n’auraient pas «besoin d’agir» parce qu’«il semble que tout s’écroule» dans l’île. Questionné sur une intervention militaire contre Cuba, le département d’Etat des Etats-Unis ne nous a pas répondu.

«Beaucoup de Cubains confondent la Russie et l’Union soviétique, qui nous a aidés autrefois.»

Une population divisée

Les Cubains, eux, sont très partagés. Les plus âgés et les plus pauvres défendent toujours la Révolution. Ils n’y croient plus vraiment, mais ils ne veulent pas le reconnaître. L’est de l’île, d’où est née la guérilla castriste contre Fulgencio Batista, a toujours été communiste, même si ces provinces orientales ont été oubliées par le gouvernement, tant en matière de distribution de nourriture que d’infrastructures. «Les gens de ces régions sont des abrutis. Ils pensaient que parce qu’il y a quelques conseillers russes au Venezuela, la Russie interviendrait contre les Etats-Unis. Comme beaucoup de Cubains, ils confondent la Russie et l’Union soviétique qui nous a aidés autrefois», commente Yenifer, 35 ans, infirmière à Santiago de Cuba.

Les plus aisés et les exilés ne rêvent que de la fin du castrisme. Les jeunes, à l’instar de Yenifer, sont tellement désespérés par l’état de leur pays qu’ils souhaitent le pire. «Que les Américains bombardent Cuba et qu’on en finisse. Ce sera toujours mieux que la situation actuelle», témoignait-elle déjà il y a quelques semaines. Interrogée quelques heures après l’invasion du Venezuela par les troupes de Donald Trump, Yenifer confie depuis Santiago: «Les gens ne parlent que de l’invasion du Venezuela par les Yumas (NDLR: Américains). Ils disent globalement que c’est une bien mauvaise chose et que la situation alimentaire empirera à Cuba

L’enjeu du pétrole

Si la fin de la dictature vénézuélienne se confirme ou que les actes de piraterie de Donald Trump sur le pétrole de Caracas continuent, cela plongera, par contrecoup, Cuba dans le chaos. La Havane consomme 110.000 barils de pétrole par jour (bpj) pour ses besoins énergétiques, mais n’en produit que 40.000. Caracas a fourni environ 30.000 bpj à son allié cette année, des livraisons en forte baisse. Tout comme celles du Mexique avec 5.000 bpj, contre cinq fois plus en 2024. La Russie n’expédie que 6.000 bpj. Vladimir Poutine a bien dépêché à Noël un navire de sa flotte fantôme immatriculé au Vanuatu, avec 330.000 barils de pétrole à son bord, soit trois jours de consommation nationale, mais l’aide de Moscou reste trop ponctuelle pour contrer les sanctions de Washington. La plus grande île des Caraïbes sera vite à sec, d’autant que les actuels fournisseurs d’or noir de l’île pourraient craindre que Donald Trump saisisse leurs pétroliers.

Les conséquences à court terme pour La Havane de la chute du Venezuela seront de deux ordres. Les pénuries d’essence vont s’accroître dans les transports en commun. Les centrales thermiques produiront encore moins d’électricité, faute de pétrole, et les coupures de courant, déjà très nombreuses, augmenteront encore. Les milliers de soignants cubains, infirmières et médecins, qui constituent une très grande source de revenus pour l’île, devront sans doute quitter Caracas. «A Cuba, tout n’est pas forcément mauvais. Mais je souhaite un changement. J’espère que Trump n’attaquera pas le Canada où mon fils habite, ou un autre pays, mais oui Cuba mérite d’être plus libre, d’avoir de la nourriture, des médicaments», espère Camila, qui a pu voyager plusieurs fois à l’étranger. La restauratrice souhaite que les autorités de son pays, «qui est devenu sale» et qui compte près de 1.200 prisonniers politiques, «cessent de maltraiter les gens».

Pauvreté endémique

Selon une enquête de l’Observatoire cubain des droits humains, une ONG tolérée par le régime, 89% de la population vit sous le seuil de pauvreté. Plus de sept Cubains sur dix renoncent au dîner ou au souper. «Le petit déjeuner a toujours été un luxe inaccessible», précise une Havanaise. Le président Miguel Díaz-Canel l’a reconnu peu avant Noël: «A la fin du troisième trimestre, le PIB a chuté de plus de 4%; l’inflation s’emballe; l’économie est partiellement paralysée; la production d’électricité est critique, les prix restent élevés; la distribution des denrées alimentaires rationnées n’est pas assurée…» L’agriculture est aux abois. Le ministère des Finances a dévalué le peso cubano de 400% à la mi-décembre…

Les autorités cubaines sont tout sauf surprises de l’agression des Etats-Unis contre le Venezuela. Si les Fuerzas Armadas Revolucionarias (FAR – Forces armées révolutionnaires) se préparent à une invasion des Etats-Unis depuis 1959, les militaires sont pleinement mobilisés depuis l’automne. Les Cubains ont une confiance dévote dans les FAR, sans peut-être se rendre compte de l’obsolescence de leur matériel.

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