Une équipe de l’UCLouvain met en évidence un mécanisme inédit dans le microbiote. Une bactérie très fréquente, D. welbionis, transforme un nutriment courant de l’alimentation en butyrate, une molécule essentielle au traitement contre les maladies cardiovasculaires.
Les maladies cardiovasculaires restent la première cause de mortalité dans le monde. L’Organisation mondiale de la santé estime que 19,8 millions de personnes en sont mortes en 2022, soit environ 32% de l’ensemble des décès dans le monde. Leur socle le plus fréquent est l’athérosclérose, une accumulation progressive de plaques dans la paroi des artères, qui durcit et rétrécit les vaisseaux. Sur ce terrain, le microbiote intestinal se révèle exercer une influence conséquente, et est étudié en dehors du seul registre digestif.
Des travaux de plus en plus nombreux explorent ses effets sur le métabolisme, l’inflammation, le diabète, la stéatose hépatique, avec, en filigrane, un même enjeu pour les patients: limiter les complications qui mènent à l’infarctus et à l’AVC.
Dans ce registre, constat fait, une équipe de chercheurs européens menée par Patrice Cani et Matthias Van Hul, travaillant tous deux à l’UCLouvain, a fait une découverte scientifique majeure au cœur du microbiote intestinal. «Comme un zoologiste peut découvrir une nouvelle espèce animale, nous avons identifié une bactérie intestinale (D. welbionis) capable de transformer un nutriment en une molécule (butyrate) essentielle au bon fonctionnement de l’intestin et du métabolisme», se réjouit Patrice Cani, professeur au Louvain Drug Research Institute de l’UCLouvain.
Avec leurs recherches, les chercheurs tiennent une piste thérapeutique nouvelle dans le traitement du diabète, du foie gras et des maladies cardiovasculaires. Pour simplifier, la bactérie D. welbionis produit du butyrate. Et ce dernier est primordial pour renforcer la barrière intestinale, soutenir l’équilibre alimentaire, réduire les inflammations et contribuer à la régulation du taux de sucre dans le sang.
Avant la découverte des chercheurs de l’UCLouvain, la provenance du butyrate était exclusivement associée à la fermentation de fibres dans l’intestin. Loupé. «Il semblerait bien que nous puissions la reproduire grâce à la bactérie D. welbionis. Cela change tout. Surtout pour des patients intolérants aux aliments riches en fibres», souligne Patrice Cani.
La bactérie D. welbionis, longtemps restée difficile à étudier, est présente chez 70% de la population et majoritairement chez ceux en «bonne santé».
A l’inverse, pour 30% de l’échantillon étudié, la bactérie est absente. Corrélation faite, ce même panel est celui qui cumule du diabète, cancers, problèmes intestinaux…
L’enjeu, résumé ainsi, était de trancher sur la sempiternelle question de l’œuf ou la poule, variante intestinale: cette bactérie en particulier influence-t-elle le diabète, foie gras et d’autres maladies cardiovasculaires, ou l’inverse?
Patrice Cani tranche: «Les personnes qui ont plus de D. welbionis sont moins enclines à avoir une maladie hépatique comme le foie gras, ont une diminution de leur diabète et donc moins de risques de développer des maladies cardiovasculaires.»
Une révolution dans la nutrition
Jusqu’ici, la production de butyrate était surtout racontée sous l’angle des fibres alimentaires (légumineuses, fruits, noix, céréales complètes…). Les bactéries fermentent certaines fibres et libèrent des acides gras bénéfiques. Problème: ce schéma ne colle pas à tous les patients. «Certaines personnes ne tolèrent pas les fibres fermentescibles. Ça gonfle dans l’intestin, ça donne de la douleur, il y a des troubles fonctionnels, des intolérances. Ces personnes ont tendance à réduire ce qui déclenche les symptômes, au risque de perdre une partie des bénéfices attendus sur le microbiote.»
La découverte de l’UCLouvain ouvre donc une piste complémentaire. Le D. welbionis peut produire du butyrate sans passer par la voie classique des fibres fermentescibles.
Pour Patrice Cani, cette mécanique éclaire aussi une question qui revient sans cesse en consultation et dans les recommandations: «On entend toujours qu’une alimentation riche en fruits, céréales complètes, noix et légumineuses est saine, mais pourquoi? L’intestin fonctionne comme une « usine ». Ce que nous mangeons nourrit nos microbes, et certains d’entre eux transforment ces nutriments en molécules capables de soutenir notre santé.»
La découverte des chercheurs ajoute une alternative possible, en particulier lorsque la voie des fibres est mal tolérée, sans pour autant remplacer les fondamentaux.
Ne pas mettre la charrue avant les bœufs
La tentation, face à une bactérie «qui produit du butyrate», est de foncer vers une application médicamenteuse en probiotique. Patrice Cani temporise: «Je ne conseille pas de prendre du butyrate comme on prendrait une vitamine, en complément. Le problème, souvent, c’est que la molécule est absorbée avant d’arriver dans l’intestin.»
La piste d’un probiotique de nouvelle génération reste, à ce stade, une hypothèse de travail. «On est encore loin d’une administration chez l’humain», relativise le chercheur.
A court terme, l’étude éclaire un mécanisme. A moyen terme, elle pourrait guider des essais cliniques chez des patients ciblés, diabète de type 2, stéatose hépatique, troubles digestifs limitant l’accès aux fibres fermentescibles. A long terme, elle renforce une idée simple: l’alimentation ne nourrit pas seulement l’humain, elle nourrit aussi les microbes, et ce sont leurs transformations qui, parfois, font basculer la santé d’un côté ou de l’autre.
















