L’atterrissage rarissime du «Doomsday plane» à Los Angeles a relancé une salve de suspicions sur fond de tensions internationales. Symbole discret mais outil clé de la dissuasion nucléaire américaine, l’appareil incarne la capacité des Etats-Unis à gouverner et frapper même dans les pires scénarios.
Il n’a pas échappé aux radars des férus d’aviation. Capté par les caméras des planespotters, le Doomsday plane, ou l’avion de l’Apocalypse, a posé son train d’atterrissage à l’aéroport de Los Angeles, ce 8 janvier. Une première depuis 51 ans, disent les fins observateurs.
L’arrivée, jugée plutôt exceptionnelle dans un aéroport civil américain, a déclenché une vague de suspicions sur les réseaux sociaux. Pourquoi l’appareil débarque-t-il publiquement en Californie? Existe-t-il une coïncidence avec le contexte géopolitique tendu du moment (Venezuela, Iran)?
Rapidement, les suiveurs ont retracé le chemin de l’avion qui répond au nom plus technique de Boeing E-4B Nightwatch. Nul besoin d’être enquêteur privé: sur des applications mobiles publiques telles que Flightradar, il s’avère que l’engin a d’abord décollé d’Omaha, dans le Nebraska, le 6 janvier, pour mettre le cap sur Washington. Avant de relier l’aéroport international de Los Angeles (LAX) le 8 janvier.
Les médias américains ont rapidement rapporté que le Secrétaire d’Etat à la Défense, Pete Hegseth, se trouvait à bord de l’appareil. Le Pentagone l’a confirmé, sans expliquer pourquoi le Doomsday plane avait été utilisé en lieu et place d’un avion gouvernemental standard. Anomalie qui a encore davantage attisé la curiosité des experts. «Hegseth prend l’avion le plus sensible qui soit pour démontrer la puissance américaine dans ce domaine», commentait le Général Nicolas Richoux sur le plateau de LCI, ce 12 janvier.
Ce n’est donc pas la visibilité même de l’avion qui est étouffée par les Etats-Unis –une source dans le milieu de l’aviation rapporte qu’il a régulièrement été aperçu sur les pistes de… Brussels Airport, et ailleurs en Europe- mais ses capacités, elles, sont tout sauf banales. Et bien plus opaques.
Avion de l’Apocalypse: le Pentagone volant
«Le Doomsday plane est en réalité un Boeing 747 qui a été transformé pour servir de véritable poste de commandement volant», décrit Xavier Tytelman, ancien aviateur militaire et consultant défense.
Le Doomsday plane est un Boeing 747 qui a été transformé pour servir de véritable poste de commandement volant.
Ce «Pentagone des airs» répond à trois objectifs majeurs:
- Assurer la continuité du gouvernement si les centres de commandement au sol sont détruits;
- Diriger les forces armées depuis le ciel;
- Donner des ordres nucléaires.
Pour y parvenir, l’avion est conçu pour être extrêmement résistant aux effets d’une explosion nucléaire ou d’un impulsion électromagnétique (EMP). Ses systèmes électroniques sont blindés pour survivre là où d’autres avions échoueraient. Grâce à un système de ravitaillement en vol, le Boeing peut même rester indéfiniment en l’air. Et au moins une douzaine d’heures sans ravitaillement.
«Le blindage aux impulsions électromagnétiques signifie que les circuits de l’avion ne seront pas grillés par une explosion atomique en haute altitude. Un tel événement peut survenir en cas de guerre nucléaire», décrit Xavier Tytelman.

Avion de l’Apocalypse: communiquer avec les sous-marins nucléaires
En étant «durci», l’avion de l’Apocalypse dispose d’un avantage stratégique immense. Il peut, de cette manière, suppléer des antennes «longue distance» qui auraient été détruites au sol. Celles-ci envoient des ondes qui rebondissent sur les couches supérieures de l’atmosphère et permettent de communiquer avec des sous-marins en immersion à l’autre bout du monde.
A une trentaine de kilomètres au sud de Paris, par exemple, se trouve un réseau d’antennes gigantesques au potentiel de transmission ultime: celui de donner l’ordre du feu nucléaire. Le Doomsday plane permet d’assurer cette fonction en plein vol. «Il serait même capable, selon certaines rumeurs, de dérouler une antenne de plusieurs centaines de mètres en vol. Cette option permet aux ondes de traverser n’importe quel océan, grâce à des fréquences ultra basses», expose Xaiver Tytelman. Au total, l’avion de dispose d’environ 60 antennes à bord.
Les autres puissances à la traîne
Ces quatre avions pour le moins onéreux –treize milliards de dollars ont récemment été investis pour les renouveler– sont donc des pièces clés du système de dissuasion nucléaire et de gestion des crises. Contrairement au célèbre Air Force One, qui permet au président de gouverner en toute sécurité depuis le ciel, le Doomsday plane est une véritable assurance-vie de l’Etat, qui peut continuer de fonctionner dans un monde de post-explosion nucléaire.
Les Etats-Unis ne sont pas les seuls à avoir développé ce type d’avions (même s’ils disposent d’une avance technologique incontestée). L’Union soviétique avait par exemple mis sur pied le Ilyushin 80. Lors de la dernière parade du 8 mai, son vol au-dessus de Moscou a été annulé, alors qu’il avait été annoncé en grande pompe.
La Chine dispose d’un bombardier similaire, le Y-20. «Les Chinois ne possèdent cependant pas de sous-marins nucléaires lanceurs d’engins d’une qualité équivalente à la France, les Etats-Unis, ou la Russie. La nécessité de détenir ce type d’appareil est moindre, les concernant», juge Xavier Tytelman.
La France possède elle aussi un avion de commandement intégré, l’A330 Cotam Unité. Celui-ci n’est toutefois pas capable de résister aux impulsions électromagnétiques.
Avion de l’apocalypse: hors de la flotte officielle
Les Etats-Unis sortent-ils dès lors le Boeing E-4B Nightwatch dans le cadre d’entraînements de routine? De nouveaux tests? Ou s’en servent-ils telle une piqûre de rappel de leurs capacités hors normes? «Trump se plaît à montrer des équipements dont les Américains sont les seuls à disposer», relève Xavier Tytelman.
Une habitude qui rappelle la séquence en Alaska, où Trump avait alors fait survoler un bombardier B-2 -celui qui a permis les frappes contre le nucléaire iranien-, au-dessus de la tête de Vladimir Poutine lors de son arrivée. «Personne, au niveau international, n’arrive à leur hauteur dans ce domaine, c’est une certitude.»
Les quatre avions sont si discrets qu’ils ne font même pas partie de la flotte officielle de l’US Air Force.
Et s’il est souvent confondu avec le Air Force One, lui aussi basé sur le modèle du Boeing 747, «le Doomsday plane est tellement secret que peu d’informations sont disponibles à son sujet. D’ailleurs, les quatre avions sont si discrets qu’ils ne font même pas partie de la flotte officielle de l’US Air Force. Cela veut dire beaucoup», laisse finalement entendre Tytelman.
L’avion de l’Apocalypse rappelle ainsi que, dans les airs comme en géopolitique, certains appareils ne décollent jamais sans message en soute.




