samedi, avril 5

Suspendues à Bruxelles, fortement réduites en Wallonie, les primes pour la rénovation énergétique plongent de nombreux acteurs dans l’embarras: ménages, entreprises de construction et associations.

Sept ans pour réaliser les travaux, à partir de la date d’enregistrement du rapport d’audit logement. La condition figurait noir sur blanc sur le site de la Wallonie. Comme des centaines d’autres ménages, Nadine y a vu un gage de soutien de la part de la Région sur toute cette période: après un audit logement de sa maison à Chaudfontaine, en avril 2024, elle a cru pouvoir effectuer sereinement les travaux. Coûts totaux estimés par l’expert, pour emmener sa maison du label PEB «E» vers le «B»: 64.568 euros, répartis en quatre phases dont la première était la plus chère (38.288 euros) mais aussi la plus performante (32% de réduction de consommation énergétique). Montant estimé des primes Habitation qui auraient dû être accordées à l’époque: 12.291 euros. Preuve que dans les faits, l’ensemble des travaux nécessaires est loin d’être couvert par les différentes aides. Certes, le régime en vigueur jusqu’au 13 février dernier plafonnait ces dernières à 90% du montant d’une facture. Mais dans le cas de Nadine, même les anciennes primes n’auraient remboursé en réalité que 19% des investissements.

Mi-février, donc, le gouvernement a réduit les montants de base de 60% et le plafond d’intervention, désormais fixé à 70% pour les deux catégories de ménages les plus précaires et à 50% pour les deux autres. Il dit avoir voulu «pallier l’urgence» des nombreuses fissures dans l’édifice des primes. «A politique inchangée, la Wallonie aurait dû faire face à une facture de 674 millions d’euros d’ici à fin 2025, avait souligné la ministre de l’Energie, Cécile Neven (MR). Il aurait été irresponsable de ne pas en prendre la mesure.» Seuls les ménages ayant déjà payé au minimum 20% des investissements éligibles aux primes, avant le 14 février, ont encore pu bénéficier de l’ancien système, à condition d’avoir introduit une demande en ce sens auprès de l’administration jusqu’au 1er mars. L’administration a reçu pas moins de 25.000 demandes pendant ce délai.

Une réforme des primes «édictée dans la précipitation»

Entre l’annonce du gouvernement et la deadline du 14 février, ceux qui, comme Nadine, n’avaient pas déjà versé un acompte, n’ont pas eu quinze jours, mais seulement onze heures devant eux pour tenter de le faire en contactant leur entrepreneur. «Mal formulée, édictée dans la précipitation, la nouvelle réglementation précisait qu’il fallait avoir « rentré son dossier » pour pouvoir continuer à bénéficier des primes en vigueur jusqu’alors, dénonce Nadine. Je me sens flouée, induite en erreur, victime des changements de politique brutaux de la part d’une Région wallonne versatile qui ne respecte pas ses engagements. Pour pouvoir rénover mon toit, il va falloir que j’aille puiser plus profondément dans mes économies, voire carrément abandonner ce projet.»

«Un délai si court crée une inégalité entre les citoyens.»

Elle n’est pas seule dans son combat: le groupe Facebook «Recours contre la suppression des primes de la Région wallonne», œuvrant à une riposte par voie d’avocat, rassemble à ce jour 569 membres. Sa pétition, mise en ligne le 11 mars dernier et réclamant le maintien de l’ancien système pour toute personne ayant fait des démarches avant le 13 février, a récolté à ce stade 403 signatures. «Nombre d’entre nous avaient déjà planifié, voire entamé certain travaux, sans avoir payé d’acompte, pointe le texte. Un délai si court crée une inégalité entre les citoyens, puisque le maintien des anciennes primes dépend, dès lors, de l’état d’avancement des travaux à ce moment précis, des ressources propres à chacun, et même d’un facteur chance.»

Les contestataires pourront-ils encore changer la donne? A l’heure de boucler ces lignes, la réforme transitoire n’était toujours pas publiée au Moniteur belge. Le site de la Wallonie précise d’ailleurs que les nouvelles dispositions annoncées «entreront rétroactivement en vigueur à partir du 14 février 2025». Il appartenait au Conseil d’Etat de se prononcer sur ce principe de rétroactivité, au regard des motifs budgétaires annoncés. Si ce point a bien été validé, le Conseil d’Etat a, en revanche, émis deux réserves importantes: la première sur la nécessité de payer 20% d’acompte et la seconde sur le fameux délai de quinze jours pour introduire un dossier. Mais le gouvernement wallon n’en a pas tenu compte et a approuvé la réforme en dernière lecture ce 1er avril: s’aligner sur les remarques du Conseil d’Etat, justifiait-il, aurait eu pour effet de neutraliser entièrement ou presque l’économie budgétaire estimée (290 millions d’euros).

«Le 13 février, on a tous envoyé des factures jusqu’à 23 heures, et les gens ont payé le soir même.»

Gérant de la société Isolext, à Beauvechain, Philippe Pensis se rappelle parfaitement du tournant du 13 février dernier. «Ce jour-là, comme beaucoup de concurrents pour lesquels je travaille en sous-traitance, on a tous envoyé des factures jusqu’à 23 heures, et les gens ont payé le soir même.» Même accumulation d’appels chez Home Colors, en région liégeoise: «Les clients au fait de l’annonce étaient assez paniqués, témoigne son administrateur, Pierre Kohler. Nous avons reçu beaucoup de demandes pour régulariser les devis. Mais vu les délais, nous n’avons pu le faire que pour un ou deux dossiers. J’aurai probablement encore quelques clients attendant l’accord de la Région pour bénéficier de l’ancien régime.»

Et depuis lors? «Il y a toujours une forte demande pour les remises de prix, poursuit-il. Mais il est beaucoup plus compliqué de transformer cela en commande réelle. Je m’attends à ressentir davantage les conséquences de la réforme dans les six prochains mois.» Du côté d’Isolext, Philippe Pensis constate une forte réduction des demandes de la part des ménages recourant aux primes ou aux prêts à taux zéro qui eux, pourtant, sont maintenus: «Je poursuis les chantiers déjà en cours, j’avance sur les nouvelles constructions, commente-t-il. En revanche, cela fait dix jours que je ne visite aucun nouveau chantier. De mon côté, je ne m’inquiète pas encore à ce stade, car j’ai du travail jusqu’à fin septembre. Après, c’est l’inconnu.»

Le succès des prêts à taux réduits ou zéro

En Région bruxelloise, Le Fonds du logement propose le crédit Ecoreno (hypothécaire ou consommation), à un taux préférentiel de 1,5% ou 2,5%, aux propriétaires d’un logement unique souhaitant effectuer des travaux de rénovation.

La Wallonie, elle, octroie des prêts à taux zéro via la Société wallonne du crédit social (SWCS), pour des travaux d’un montant maximal de 60.000 euros et un plafond de revenus annuels imposables de 114.000 euros. Il existe trois formules:

Le rénoprêt, un prêt à taux zéro sans primes, pour les travaux qui ne sont pas éligibles.

Le rénopack SWCS, exclusivement pour la toiture et l’électricité, avec un système simplifié de primes.

Le rénopack avec audit, un prêt à taux zéro conclu sur la base d’un audit et déduisant les primes obtenues des mensualités, une fois le dossier approuvé. Les montants octroyés pour cette formule, la plus populaire, ont bondi de 973% depuis 2020.

Certains ménages se voient déjà contraints de réduire la voilure de leur projet, par exemple en renonçant à telle plaquette de parement pour une isolation extérieure ou telle couche de peinture. Les professionnels, eux, réajustent leur volume de travail au profit d’entreprises générales ou, quand ils en ont l’occasion, vers d’autres types de travaux: terrasses, châssis, fenêtres Velux, panneaux solaires (malgré un ralentissement de ce côté également), etc.

Le coup d’arrêt dans la capitale

En Région bruxelloise, le financement des primes Renolution pose encore plus problème. Suspendues en 2024, après l’épuisement dès le mois d’août de l’enveloppe de 66 millions d’euros qui y était dédiée, elles ne sont plus d’actualité en 2025. C’est le scénario que la Wallonie souhaitait à tout prix éviter. Les partis politiques bruxellois s’étaient certes entendus pour voter une rallonge de 72 millions d’euros pour les factures introduites jusqu’au 31 décembre 2024, mais pas au-delà: les particuliers doivent attendre la décision d’un nouveau gouvernement bruxellois… qui n’est toujours pas formé.

Un coup d’arrêt forcément préjudiciable pour tous ceux qui comptaient sur les primes, mais aussi pour les entrepreneurs. «En apprenant que les primes étaient suspendues, les quelques clients avec qui j’avais signé à Bruxelles m’ont tous demandé d’annuler le chantier», relève l’administrateur d’Isolext. «Les projets sont ralentis, acquiesce Fabian Verbaandert, cogérant d’AF Energy, active à Bruxelles ainsi que dans les deux Brabant. Il existe deux types de clients: ceux qui avancent quand même sans les primes, et ceux qui en ont vraiment besoin. Récemment, nous avons abandonné tout un projet d’isolation près de la gare du Midi, pour ne faire finalement que l’étanchéité. La dame n’avait tout simplement pas les moyens de le financer, comme beaucoup d’autres personnes à Bruxelles.»

«Il faut garder un système de primes pour assurer la montée en capacité du secteur.»

Laurent Schiltz

Secrétaire général d’Embuild Brussels, sur le plateau de BX1

Embuild, la fédération du secteur de la construction, a sondé 90 entreprises bruxelloises à propos de la débâcle de Renolution. Une sur dix fait part d’un risque de faillite à situation inchangée et une sur deux dit craindre une baisse de moitié du chiffre d’affaires. Conscient des contraintes budgétaires, le secrétaire général d’Embuild Brussels, Laurent Schiltz, soulignait les conséquences néfastes des arrêts brutaux des primes, sur le plateau de BX1: «En 2033, tout le monde doit atteindre au minimum le niveau « E » de performance énergétique. Cela signifie qu’il reste 250.000 logements (NDLR: rien que dans la capitale) à rénover d’ici là. […] On est d’accord; sur le plan budgétaire, le niveau de 2024 n’était pas tenable. Mais il faut garder un système de primes pour assurer la montée en capacité du secteur.» Notamment en ciblant certains publics ou certains types de travaux, comme la Flandre le fera elle aussi dès le 1er juillet.

Entre réelle détresse et effets d’aubaine

Au-delà des impératifs budgétaires, les Régions entendent aussi atténuer les effets d’aubaine, à savoir l’octroi de primes à des ménages plus aisés, qui auraient pu financer les travaux sans en bénéficier. Dans les faits, le régime transitoire mis en place au sud du pays sabre également dans les primes pour les ménages les plus démunis. Et n’exclut, compte tenu du plafond de revenus, que les 5% les plus riches de la population, avait estimé l’économiste Philippe Defeyt.

Ce n’est qu’en octobre 2026 qu’une réforme plus profonde (et mieux ciblée?) entrera en vigueur. L’attention aux ménages plus précaires, mais aussi à une partie de la classe dite moyenne, sera-t-elle à la hauteur de la détresse, en Wallonie comme à Bruxelles? Dans son dernier baromètre de la précarité énergétique, portant sur l’année 2022, la Fondation Roi Baudouin soulignait que 29,2% des ménages wallons et 28,2% des Bruxellois étaient dans cette situation –contre 16,4% en Flandre. Cela concerne un ménage sur cinq à l’échelle belge, un locataire sur trois dans le secteur privé et 45,5% des locataires sociaux. Lors de la crise énergétique de 2022, les mesures d’aides spécifiquement adressées aux publics les plus vulnérables ont agi comme un «véritable bouclier», note encore la Fondation. Cela n’a en revanche pas été le cas pour les ménages (un peu) mieux lotis financièrement, mais non éligibles à de tels soutiens.

Pour rebâtir un régime juste et efficace, les Régions devront donc veiller sans tarder à la fine progressivité des conditions des primes. Mais surtout, à ne plus jamais se prendre les pieds dans un tapis financier qu’elles savaient pourtant limité.


Les réductions et suspensions de primes surviennent dans un contexte de difficulté croissante d’accès à un logement abordable et de qualité, au cœur des revendications d’associations wallonnes et bruxelloises.
DR/RWDH

L’appel du secteur associatif

Face au mur des contraintes budgétaires, une myriade d’associations wallonnes et bruxelloises tentent de bâtir des ponts pour des logements abordables et de qualité. Mais les temps sont particulièrement durs pour pérenniser de tels projets. Depuis 1988, Renovassistance a rénové 47 (petits) immeubles dans la capitale et logé 150 familles. L’association joue le rôle de tiers investisseur social: elle prend à sa charge la rénovation complète d’un bâtiment, à condition que le propriétaire le confie ensuite à une agence immobilière sociale (AIS), proposant des loyers plus abordables, pendant 30 ans. Au-delà de l’intérêt social, les propriétaires concernés pourront ainsi transmettre un bien de qualité à une génération future, plutôt que de le revendre à un faible prix. Mais la suspension des primes Renolution menace la viabilité du modèle, déjà mis à mal par la hausse des coûts de rénovation (+35% ces quatre dernières années) et par l’évolution rapide des normes urbanistiques et énergétiques.

Là où Renovassistance investissait en moyenne 1.650 euros par mètre carré il y a quelques années, il en coûte désormais 2.132 euros. «Les primes pour la rénovation urbaine, puis les primes Renolution, nous permettaient de financer environ 20% à 25% maximum des travaux», contre plus de 45% au début des années 1990, souligne Denis Grimberghs, administrateur de l’association. Celles-ci s’adressent en effet également aux personnes morales et physiques, majorées en cas de mise à disposition à une AIS. «Mais l’incertitude actuelle nous oblige à mettre à l’arrêt les chantiers et les engagements que nous comptions prendre avec des propriétaires. Compte tenu de toutes les évolutions, notre modèle tient-il encore sur 30 ans? Que le futur gouvernement bruxellois rende les primes plus sélectives, d’accord. Mais il doit prévoir un mécanisme permettant aux opérateurs d’augmenter le parc de logement à vocation sociale. Dans le cas contraire, tous ces acteurs disparaîtront.» C’est aussi le plaidoyer de Sohonet (le Social Housing Network), regroupant une septantaine de membres.

En Wallonie, la problématique de l’accès au logement fut longtemps sous-estimée. D’abord parce que le sud du pays compte davantage de propriétaires que de locataires (35%), contrairement à Bruxelles. Ensuite parce que la réalité d’une ville n’est pas celle d’une autre ou d’une commune rurale. Depuis une petite dizaine d’années, le Rassemblement wallon pour le droit à l’habitat (RWDH) est le porte-voix d’une trentaine d’acteurs aux profils très variés: associations de promotion de logement (APL) et de locataires, AIS, lutte contre le sans-abrisme… Depuis le 30 mars et jusqu’au 7 avril prochain, il participera à la semaine d’action pour le droit au logement, chapeautée par une ONG européenne.

«En Wallonie, les AIS et les APL sont relativement bien soutenues par les pouvoirs publics, constate Arnaud Bilande, coordinateur du RWDH. Ce qui est bien nécessaire, vu les demandes affluant de la part des locataires et le désinvestissement dans les logements publics. En revanche, le secteur du sans-abrisme et les relais sociaux subissent, eux, des coupes importantes.» Concernant l’accès à un logement abordable et de qualité, Arnaud Bilande déplore l’absence totale d’encadrement des loyers sur le marché privé et de stratégie visant les passoires énergétiques. «Les locataires sont livrés à eux-mêmes, ce qui conduit à des situations désastreuses. A Charleroi, par exemple, nous avons été sidérés de découvrir l’état des logements sur le parc locatif privé. La réduction du montant des primes ne va pas aider à inverser la tendance. Il est grand temps de définir une politique d’accompagnement et de soutien ciblée sur les bailleurs. Et non plus une politique de papa, uniquement centrée sur l’accès à la propriété par l’hypothèque. La rénovation et le logement abordable sont les deux clés de voûte pour sortir de la crise dans laquelle on s’enfonce depuis des années.»

De son côté, la Fondation Roi Baudouin souligne le rôle crucial des acteurs associatifs, mais aussi de la philanthropie, pour remédier au vaste problème de l’accès à un logement décent. Via son prix Reno-Hope, elle a octroyé un montant total de 720.000 euros à douze initiatives (soit 60.000 euros par projet) offrant des logements de qualité aux personnes en situation de précarité, tout en répondant aux défis sociaux et environnementaux.

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