lundi, janvier 12

L’accord de libre-échange entre l’UE et le Mercosur promet-il des prix plus bas dans nos supermarchés? Deux expertes tempèrent les espoirs et détaillent les véritables effets du traité sur les rayons européens.

L’accord de libre-échange du Mercosur aura-t-il un effet positif sur le portefeuille du consommateur européen? Le traité, qui sera signé ce samedi 17 janvier au Paraguay, nourrit des espoirs de prix cassés dans nos supermarchés. Indépendamment des questions de santé alimentaire ou de concurrence déloyale avec les agriculteurs qu’il soulève régulièrement, l’impact sera-t-il réellement palpable sur le ticket de caisse?

A très court terme, «le consommateur ne remarquera que peu de changements», exclut Marine Colli, spécialiste des politiques agricoles et de la politique commerciale de l’UE, autrice de Notre assiette mondialisée (2025, Ed. Revoir).

Car, faut-il le rappeler, les produits originaire d’Amérique latine (et donc du «Marché commun du Sud») étaient déjà très présents en Europe avant le Mercosur. Assez logiquement dans le secteur des fruits exotiques, par exemple, où la concurrence européenne est faible. «L’accord ne provoquera ni changement radical, ni écroulement des prix, ni arrivée de milliers de nouveaux produits sur le marché européen», tempère Anne-Sophie Alsif, cheffe économiste de BDO France, qui souligne «les faibles volumes en jeu» en comparaison avec la Chine, «la vraie menace».

L’accord ne provoquera ni changement radical, ni écroulement des prix, ni arrivée de milliers de nouveaux produits sur le marché européen.

Mercosur: la viande au centre des questionnements

Les importations du Mercosur sont davantage craintes par les producteurs européens de viandes (volaille, bovine) et de céréales destinées à l’alimentation humaine. Pour ce dernier secteur, le Mercosur ne changera cependant pas grand-chose sur le prix final, «car on importe déjà à droits nuls», note Marine Colli.

Il en va de même pour la majorité (NDLR: mais pas toute, voir plus bas) de la viande fraîche présente dans les rayons de nos supermarchés, qui n’est actuellement que peu importée. «Les acteurs de la grande distribution, en ce qui concerne la viande bovine, font encore le choix de l’origine européenne. On peut difficilement imaginer que, dès demain, nos rayons soient remplis de viande du Mercosur, qui atterrit davantage dans la restauration commerciale.»

Mercosur: un impact visible à moyen terme

En revanche, à moyen terme, «l’impact est plus inquiétant», juge Marine Colli, en raison d’une forte baisse de la production de viande bovine européenne mêlée à une consommation toujours soutenue. «Cela signifie que, sur le marché, de plus en plus de place sera laissée aux viandes importées.» Et la spécialiste de parier qu’il sera «plus difficile de s’approvisionner en viande européenne au fil du temps, en raison de la facilité, pour les acteurs de la grande distribution, de se fournir en viande moins chère. Ils pourraient très vite revoir leurs stratégies.»

Ce phénomène n’est pas inédit. Dans les années 1980, la viande d’agneau avait déjà été projetée dans les tuyaux de la mondialisation. Les flux d’agneaux néo-zélandais avaient alors été libéralisés, et, aujourd’hui, moins de la moitié de la viande d’agneau consommée en France y est produite. «Les acteurs de la grande distribution assument désormais complètement la présence de gigot de Nouvelle-Zélande dans leurs rayons», observe Marine Colli.

Ces importations libéralisées sont une très bonne nouvelle pour les industriels, pas pour les consommateurs.

Les exportateurs ne cassent pas les prix

En réalité, l’UE importe déjà beaucoup de viandes du Mercosur (250.000 tonnes de viande bovine et 300.000 de volaille). Pour la viande bovine, le nouvel accord parle désormais d’un quota supplémentaire de 99.000 tonnes. Pour la volaille, 180.000 tonnes.

Les exportateurs ne font pas le choix de casser véritablement les prix.

Les systèmes de production des acteurs du Mercosur permettent aisément cette augmentation. Les modèles d’élevage et les centres d’engraissement y sont, de fait, beaucoup plus grands. «Leur avantage compétitif structurel est énorme», distingue Marine Colli.

Pas de quoi , cependant, en faire bénéficier directement le consommateur européen. «On constate déjà que les exportateurs ne font pas le choix de casser véritablement les prix, remarque Marine Colli. Ils sont à peine inférieurs aux prix européens, ce qui permet aux producteurs du Mercosur d’entrer sur le marché avec une marge confortable.»

Mercosur: le marché des morceaux nobles, premier touché

Le chiffre de 1,5% -souvent évoqué comme la part de la production de la viande bovine européenne qui serait désormais assurée par le Mercosur- «n’a pas trop de sens, juge Marine Colli. Les importations de viande du Mercosur ne sont pas des carcasses, mais surtout des morceaux de viande à très haute valeur ajoutée (NDLR: la viande dite d’aloyau). Il convient donc d’analyser l’impact des prix sur ce segment de marché précis», insiste l’experte.

Et ces morceaux nobles, justement, représentent déjà 800.000 tonnes d’importation en Europe, soit plus de 20% de la viande d’aloyau consommée sur le Vieux Continent. «Dans ce domaine, l’effet du Mercosur peut s’avérer plus conséquent.»

Volaille: les industriels grands gagnants, pas les consommateurs

La viande de volaille, quant à elle, est déjà massivement importée en Europe. L’impact du traité sur le prix du poulet ou de la dinde en supermarché sera quasi nul. Car le Mercosur fournira surtout les industriels, qui, eux, utilisent la volaille dans des produits transformés (nuggets, cordons bleus, etc.). «La volaille représente une matière première à bas coûts pour les industriels, relève Marine Colli. Ceux-ci ne sont d’ailleurs pas obligés, par l’Europe, de mentionner l’origine des viandes utilisées dans leurs préparations. Ils augmenteront simplement leurs marges bénéficiaires. Ces importations libéralisées sont donc une très bonne nouvelle pour les industriels, pas pour les consommateurs.»

Dans les rayons, le traité pèsera donc davantage sur l’origine (parfois inconnue) des produits que sur leurs prix. Le Mercosur redistribue les cartes du commerce, pas celles du pouvoir d’achat.

Pourquoi l’industrie européenne est gagnante

L’UE est gagnante sur l’ensemble du traité, estime Anne-Sophie Alsif. La partie industrielle, qui représente le gros de l’accord, offre un débouché pour l’industrie européenne, «dans un contexte de protectionnisme chinois et américain». «L’industrie européenne est largement gagnante, l’agriculture plutôt perdante», résume l’économiste

L’UE exportera en effet des produits à forte valeur ajoutée (chimie, pharma, métallurgie) et importera des produits à faible valeur ajoutée (agriculture). «L’UE gagne donc en termes de création de valeur», assure-t-elle.

Le portefeuille du consommateur n’en percevra pas cependant pas les bénéfices. «Il n’y aura aucune pression à la baisse sur les prix, prédit Anne-Sophie Alsif. Là où la concurrence est importante, les agriculteurs la vivent déjà actuellement.»

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