Monogames, les humains le sont-ils un peu plus ou un peu moins que d’autres mammifères? Une étude de l’université de Cambridge remet les pendules de la reproduction à l’heure.
Les humains sont monogames, un peu plus que les suricates, bien davantage que les rhinocéros noirs mais nettement moins que les souris sylvestres de Californie. Telle est l’étonnante conclusion à laquelle est parvenu l’anthropologue et archéologue Mark Dyble, maître de conférences à l’université de Cambridge, après avoir comparé le degré de monogamie de 104 populations humaines et de 34 espèces animales mammifères.
Pour ce faire, le chercheur, en partant de données archéologiques et génétiques, s’est intéressé à la proportion d’enfants partageant les mêmes parents afin de déterminer, pour chacune des espèces retenues, ceux d’entre eux qui pouvaient être considérés comme des frères et soeurs complets et ceux qui, avec un seul parent en commun, ne l’étaient qu’à demi. Logiquement, les fratries complètes doivent se retrouver dans les espèces monogames,tandis que les demi-fratries révèlent des choix de partenaires de reproduction beaucoup plus diversifiés, donc des espèces polygynes (un seul homme épouse plusieurs femmes) ou polyandres (une seule femme épouse plusieurs hommes).
Ainsi s’est élaboré le classement que Mark Dyble a publié en décembre dernier dans la revue phare de recherche biologique de la britannique Royal Society. Gagnante incontestable de cette évaluation, la souris sylvestre de Californie, qui affiche un score de 100% de parents identiques. Elle est entre autres suivie du lycaon (85 %), du rat-taupe de Damaraland (79,5 %) et du castor eurasien (72,9 %). Les humains, eux, occupent la septième position dans ce tableau, avec un résultat de 66%. Devant les suricates, donc (59,9%). L’anthropologue estime que onze espèces peuvent être considérées comme monogames, la moins bien classée de celles-ci étant le renard, avec un score de 45,2%. En fin de classement, l’analyse des résultats pour le mouton (0,6%), l’orque (3,3%) et le chimpanzé (4,1%) les place dans la catégorie des polygames.
Curieusement, alors que l’on pourrait avoir tendance à croire que les résultats des humains seraient proches de ceux des primates, ce n’est pas le cas. Le chimpanzé par exemple multiplie les partenaires pour assurer sa reproduction. Au regard de cette grille d’analyse qui fait volontairement fi des normes sociales ou culturelles, les humains sont beaucoup plus proches du castor que du gorille, dont le résultat ne dépasse pas 6,2%. L’un des enseignements de cette recherche est donc que les humains peuvent être socialement proches d’autres espèces, les primates en l’occurrence, sans partager leurs pratiques de reproduction.
Le chercheur de Cambridge s’est également intéressé au degré de monogamie des humains à travers le temps et l’espace en analysant l’ADN de 103 types de populations humaines différentes, de l’âge du bronze à aujourd’hui et sur plusieurs continents. Le taux moyen de fratries complètes dans cet échantillon strictement humain tourne autour de 66%, confirmant hommes et femmes dans la catégorie des monogames. Mais il y a, là encore, des résultats étonnants. Le taux de fratries complètes ne dépasse pas 26% sur un site néolithique des Cotswolds, en Angleterre, soit à peine plus que les espèces considérées comme polygames. En revanche, ce même taux atteint 100 % chez les habitants d’un village bourguignon du Moyen Age. Les pratiques reproductives des humains varient donc en fonction de l’histoire et de la culture ambiante.
«Les humains sont peut-être devenus monogames en raison des besoins énergétiques de notre gros cerveau et de notre croissance lente.»
«Parmi les sociétés humaines contemporaines ou préindustrielles récentes, il existe une grande diversité dans les normes et les pratiques en matière de mariage et d’accouplement, confirme le chercheur Mark Dyble. Par exemple, le mariage polygame est autorisé dans environ 85% des sociétés préindustrielles, ce qui conduit certains à suggérer que la prédominance du mariage monogame dans une grande partie du monde actuel est une nouveauté évolutive et une conséquence d’un changement culturel récent et rapide. D’autres, en revanche, font valoir que la monogamie est le système d’accouplement humain typique et soulignent que même dans les sociétés qui autorisent le mariage polygame, la majorité des mariages est toujours monogame. La complexité des pratiques humaines en matière d’accouplement et de mariage est encore accrue par l’existence de la monogamie en série, dans le cas d’unions successives, des mariages polyandres et de la reproduction extra-conjugale, qui est généralement estimée à moins de 5 % mais qui peut être beaucoup plus élevée.»
Monogames après polygames
Dès lors que tous les autres grands singes africains vivent en groupes et ont des systèmes d’accouplement polygynes ou polygynandres (un système d’appariement où plusieurs femelles s’accouplent avec plusieurs mâles), pourquoi en va-t-il autrement chez les humains? «Il est probable que la monogamie humaine ait évolué à partir d’un état de vie en groupe non monogame, une transition très inhabituelle chez les mammifères en général, répond Mark Dyble dans son étude. Des pressions différentes ont sans doute favorisé l’évolution de la monogamie chez les humains, peut-être en raison des besoins énergétiques de notre gros cerveau et de notre croissance lente.» Au point que, pour ce chercheur, la monogamie constitue bien le système d’accouplement typique des sociétés humaines, quand bien même la polygamie est socialement acceptée et pratiquée, dans le cadre d’une évidente diversité culturelle et en fonction des contextes. Mais, prend soin de rappeler le chercheur britannique, monogame ne veut pas dire fidèle…




