vendredi, janvier 23

En 2023, 3.115 entreprises bruxelloises ont déménagé vers une autre région du pays. Un chiffre qui n’alarme pas outre-mesure les acteurs de terrain, mais qui rappelle les efforts à poursuivre pour développer un climat pro-entrepreunarial dans la capitale.

La décision a été prise à contre-coeur. Bruxellois de souche, Alain Devos rechignait à quitter la capitale. Mais le sens des affaires a finalement eu raison de ses attaches citadines. Désormais implanté dans le zoning industriel de Nivelles Sud, le CEO d’Electric (grossiste en matériel électrique) savoure sa relocalisation. «La zone est prospère tout en étant plongée dans la calme, c’est l’idéal pour notre activité, sourit le directeur. On ne doit plus se battre pour faire des affaires.»

A l’instar d’Electric, des milliers d’entreprises bruxelloises migrent chaque année vers une autre région du pays. En 2023, elles étaient 3.115 à quitter la capitale, en majorité pour la Flandre (1.853), selon les données de Statbel publiées début octobre. Un chiffre relativement stable depuis 2019, mais qui semble loin de se tarir. Un signal inquiétant pour la santé économique de la capitale?

«Ces données n’ont rien d’alarmant, recadre Isabelle Grippa, CEO de hub.brussels, l’agence bruxelloise pour l’entrepreunariat. Au-delà des départs, on oublie de rappeler que 2.129 entreprises flamandes ou wallonnes ont fait le trajet inverse et ont choisi de déménager à Bruxelles en 2023. Surtout, le taux de création de nouvelles entreprises dans la capitale reste bien supérieur au taux de cessation (faillites comprises). C’est là qu’on mesure si l’activité économique évolue dans la bonne direction. Bruxelles continue donc de créer de l’emploi et de jouer son rôle de poumon économique. C’est ça qui nous intéresse.»

Des «sauts de puce»

D’autant que, comme le révélait l’Institut bruxellois de statistique et d’analayse (IBSA) dans un rapport de 2022, la grande majorité des entreprises bruxelloises déménagent dans un rayon de 5 à 10 km. Un «saut de puce» qui tient à la périurbanisation et à un étalement du centre économique hors de la Région bruxelloise. «On observe surtout des déplacements de courte distance, typiquement vers les deux Brabants et vers des parcs d’activités en périphérie, note Pierre-François Wilmotte, analyste à l’IBSA. Il s’agit donc plutôt de migrations intra-urbaines que d’une concurrence entre les grandes villes du pays.»

Le nombre important de départs hors de la Région bruxelloise s’explique ainsi en partie par sa disposition géographique, à savoir un territoire étroit, enclavé institutionnellement par deux autres Régions, ajoute Isabelle Grippa. «Ce débat sur la prétendue fuite d’entreprises ne serait pas le même à Berlin, Paris ou Londres, qui ne sont pas dans ce carcan-là, note la CEO de hub.brussels. Leur centre économique continue donc de s’étendre, mais toujours au sein-même de leur région.»

Il reste également toujours complexe de définir les motivations exactes d’une relocalisation, ajoute Pierre-François Wilmotte. «En analysant les données de 2023, on aperçoit qu’un peu moins de la moitié (45%) des déménagements concerne une personne physique, et non une personne morale, note l’expert de l’IBSA. Dans ce cas, le départ peut davantage relever de préférences résidentielles de l’entrepreneurs que des raisons économiques à proprement parler.» Les migrations sont également le fait d’une grande majorité de petites entreprises sans employé. «Seules» 18 structures employant plus de 49 personnes ont levé les voiles en 2023. «On est donc loin de 3.000 départs qui participent à une désertification économique du centre-ville, laissant des quartiers complètement vides de bureaux», relativise Pierre-François Wilmotte.

Des bâtons dans les roues?

Si l’heure n’est pas à la dramatisation, cet exode reste interpellant aux yeux de Thierry Geerts, CEO de BECI (Chambre de commerce de Bruxelles). «Ces dernières années, les autorités bruxelloises n’ont pas poursuivi une politique très pro-entrepreunariale, regrette-t-il. On a créé un climat de méfiance par rapport aux entrepreneurs plutôt que de les stimuler.» L’ex-chef d’entreprise pointe notamment une fiscalité peu favorable à l’investissement ainsi qu’une multiplication de «tracasseries administratives». «On nous mettait des bâtons dans les roues à tout point de vue, abonde Alain Devos. Obtenir un permis d’urbanisme ou une simple autorisation s’apparentait à un véritable parcours du combattant.»

Le CEO d’Electric justifie également son départ par le climat d’insécurité qui s’est développé aux abords de ses bureaux, dans le quartier de la Gare du Midi, ainsi que les difficultés de mobilité qui plombaient son chiffre d’affaires. «Les nombreux travaux nous ont fait perdre une bonne partie de notre clientèle et compliquaient énormément nos livraisons.» Désormais installée dans un immeuble de plein-pied, l’entreprise jouit également d’une meilleure accessibilité que dans ses bâtiments bruxellois disposés sur quatre niveaux. Mais pour Alain Devos, il était impératif de rester à une proximité relative de la capitale. «Bruxelles dispose d’une activité économique et financière exceptionnelles, sans parler de sa large population, note le CEO. Nous en étions conscients: s’éloigner de Bruxelles, c’était s’éloigner d’un marché potentiel.»

Eviter la «ville-dortoir»

Une attractivité surlaquelle Thierry Geerts veut continuer à miser. «Sur papier, Bruxelles est une capitale très dynamique qui a tout pour attirer les entrepreneurs. Ce solde migratoire négatif est donc le signal que des corrections et, surtout, des simplifications doivent impérativement être mises en oeuvre pour développer un climat favorable à la rétention de nos talents, avertit le CEO de BECI. Bruxelles ne doit pas devenir une ville-dortoir, dont les habitants vont travailler chaque matin dans d’autres régions qui les accueillent à bras ouverts.»

De son côté, la CEO de hub.brussels plaide pour une meilleure collaboration économique avec la Flandre et la Wallonie, au travers du développement de la «Communauté métropolitaine», ainsi que pour des aménagements du territoire urbain bruxellois qui intègrent «systématiquement» la dimension économique.

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