jeudi, janvier 1

La diffusion d’une petite partie seulement des documents de l’enquête sur le pédocriminel et l’occultation de nombreux passages interrogent sur la réelle volonté de transparence de Donald Trump. Pourquoi cette réticence?

Quelque 4.000 documents le 19 décembre avant 11.000 quatre jours plus tard: le compte n’y est pas pour «l’opération transparence» de l’affaire Jeffrey Epstein imposée par une loi définitivement adoptée le 19 novembre qui donnait 30 jours au ministère américain de la Justice pour rendre publics quelque 95.000 dossiers. Le département a eu beau exciper la nécessaire protection des victimes, et donc le travail fastidieux pour masquer leurs noms, la suspicion sur la réelle volonté de l’administration Trump de faire toute la lumière sur le réseau de l’homme mort en détention en 2019 avant son procès pour exploitation sexuelle de mineures a grandi au sein de la population et de la classe politique. D’autant que des pages entières de certains documents révélés à ce stade ont été caviardées dans une ampleur qui semble dépasser la nécessité de protéger les victimes.

Si les premiers documents ont davantage mis en avant le présence de l’ancien président démocrate Bill Clinton dans l’aéropage de personnalités fréquentant Jeffrey Epstein et ses «fêtes», le nom de l’actuel locataire de la Maison-Blanche est apparu dans les dossiers pour des faits potentiellement litigieux: sur la liste des passagers de l’avion privé du financier à huit reprises entre 1993 et 1996; dans une lettre d’Epstein, considérée comme un «faux» par le ministère de la Justice, au médecin de l’équipe américaine de gymnastique, Larry Nassar, condamné à la prison à vie pour agressions sexuelles, où il évoque «l’amour» de Trump pour «des jeunes filles nubiles»; sur un document du FBI du 27 octobre 2020 qui relate les propos d’une ancienne compagne d’un chauffeur de limousine de Trump affirmant qu’elle aurait été violée par lui, l’affaire ayant été «réglée» par un arrangement financier.

Donald Trump affiche jusqu’à présent la sérénité d’une personne au-dessus de tout soupçon. Mais ses revirements sur le sort à réserver aux dossiers Epstein (en pointe pour leur diffusion lors de la campagne électorale pour la présidentielle de novembre 2024, opposé une fois réélu, avant de s’y résoudre sous la pression de sa base) et les entraves apparentes à leur pleine révélation alimentent le soupçon de vouloir «cacher des choses» dans son chef. Docteure en études américaines et chercheuse à l’université Sorbonne Nouvelle Paris 3, Sarah Rodriguez-Louette décrypte les enjeux de ces développements de l’affaire Epstein.

«Trump apparaît faire partie d’une élite de gens riches qui mènent une vie complètement parallèle à celle du peuple.»

La publication des dossiers Epstein par le ministère américain de la Justice connaît-elle a minima des ratés?

C’est illégal, tout simplement. La loi a été très claire. Elle a été appuyée aussi par trois juges. Le ministère de la Justice est hors des clous tant pour l’échéance, qui n’a pas été respectée puisque tous les documents devaient sortir le 19 décembre, que pour tous ces passages caviardés. Il a aussi voulu justifier le fait de noircir le nom de certaines personnalités politiques, financières, ce qui n’était pas du tout prévu. Le ministère est dans l’illégalité. Le représentant républicain qui a poussé à faire adopter la loi, Thomas Massie, affirme même qu’il sait de source du FBI que 20 noms de personnalités, qui seraient liées à des crimes, ont été occultés, ce qui pour lui est suffisant pour affirmer que les documents cachent quelque chose.

La protection des victimes, argument avancé par le ministère de la Justice, ne peut-elle pas justifier ces occultations?

Quand on a des pages entières noircies, les noms des victimes sont vraiment très longs… Là, on ne peut rien identifier du tout. Même s’il y a des documents qui sont sortis et qui étaient moins caviardés, cela reste tout de même problématique. Ce qui a mis la puce à l’oreille de beaucoup de personnes, ce sont les photos. On a une profusion de photos de Bill Clinton. En revanche, on sait qu’il existe des photos de Donald Trump et elles ne figurent pas ou peu parmi celles rendues publiques. Pour l’instant, du moins. Du point de vue de la réception de ces documents par le public américain démocrate et républicain, un faisceau d’indices suggère une volonté de protéger certaines personnalités, et éventuellement le président Donald Trump.

Mettre en avant Bill Clinton peut-il apparaître comme un contre-feu activé par la Maison-Blanche?

Oui, c’est un contre-feu. Cela s’est vraiment vu dans la manière dont les documents ont été publiés. Quand les premiers sont sortis, les gens ont vu sur le site du département de la Justice qu’ils étaient incomplets et caviardés, mais on leur a donné un peu de Bill Clinton. Au départ, cela n’a pas fonctionné. Il a fallu attendre que les influenceurs Maga mettent l’accent sur l’ancien président démocrate pour que cela finisse par «matcher» auprès de leur public. L’opération a servi de contre-feu et a offert un «discours prêt à l’emploi»: les gens ont pu désigner un adversaire. Bill Clinton a fédéré toutes les récriminations. Cependant, un certain nombre de personnes n’ont pas adhéré à ce narratif. Elles ne sont pas complètement naïves. L’image de Donald Trump est trop affectée pour que le défendre soit encore acceptable. Elles considèrent finalement que démocrates et républicains ne sont qu’un seul et même parti et elles ne trouvent plus leur place dans le camp républicain. Ce discours émerge depuis la publication des premiers dossiers de l’affaire Epstein, celui du peuple contre l’élite au-delà des lignes partisanes habituelles.

«Marjorie Taylor Greene prépare la suite au-delà de la figure du président.»

Une partie du peuple Maga inclut-elle Trump dans cette élite honnie?

C’est vraiment compliqué parce qu’une myriade de réactions émane des supporters du président. Certains le défendent envers et contre tout. Mais ils sont tout de même en position défensive sur un dossier que Donald Trump était lui-même censé porter: le peuple contre des pédophiles, contre des élites «sataniques», etc. Ce phénomène est nouveau. Une autre partie de la base Maga est carrément en colère contre Donald Trump. Elle lui reproche sa possible implication dans l’affaire, même si, pour l’instant, juridiquement rien ne l’incrimine. Cette colère s’ajoute à des doléances beaucoup plus politiques, comme le soutien à Israël ou l’incapacité à enrayer l’augmentation du prix de l’alimentation, des loyers… L’affaire Epstein est la goutte de trop pour la base des électeurs de Trump, de plus en plus mécontente. Elle est un catalyseur de ces mécontentements.

L’ancien président Bil Clinton est la personnalité la plus présente dans les photos diffusées du dossier Epstein. © BELGA

Marjorie Taylor Greene, la représentante républicaine qui a pris ses distances avec le président, surfe-t-elle sur ce changement d’attitude d’une partie de la base Maga?

Marjorie Taylor Greene est très bien renseignée. Elle a perçu cette pulsation de la base Maga, qui reste attachée à Donald Trump mais est de plus en plus mécontente. Elle a appuyé là où cela pouvait faire mal, c’est-à-dire sur trois sujets de mécontentement: Israël, les problèmes économiques au quotidien et cette question de la moralité. Son action est très importante parce que c’est la première fois qu’un élu d’envergure franchit ce pas pour tenter de casser l’identification très profonde et viscérale que la base Maga entretient avec Donald Trump. De la sorte, elle signifie que le mouvement Maga, ce n’est pas seulement Donald Trump. Elle prépare donc la suite au-delà de la figure du président. On observe d’ailleurs que les manœuvres pour l’après-Trump sont lancées. Au moment où une première salve de dossiers de l’affaire Epstein sortait, se déroulait le premier grand rassemblement de l’association Turning Point USA depuis l’assassinat de son fondateur, Charlie Kirk. Le vice-président J.D. Vance y a été mis en avant comme son successeur. On n’en est pas encore au stade où Donald Trump passe au second plan, mais les gens préparent malgré tout son «après».

«L’affaire Epstein est un catalyseur de plusieurs mécontentements.»

Marjorie Taylor Greene pourrait-elle faire figure d’alternative à J.D. Vance pour prolonger l’héritage du trumpisme?

Pour l’instant, non. Finalement, la réaction à sa prise de distance d’avec Donald Trump a été assez mitigée. Elle n’a pas l’appareil républicain derrière elle. Les influenceurs Maga l’ont plus ou moins lâchée. Et, dans sa grande majorité, la base ne l’a pas suivie. En revanche, si des révélations des dossiers Epstein venaient à enliser Donald Trump, son image en serait considérablement modifiée parce qu’elle pourrait se positionner comme celle qui a vu clair avant tout le monde. C’est un élément de crédibilité. Par ailleurs, elle va aussi pouvoir renforcer sa position au sein d’un réseau qui n’est pas forcément d’accord avec J.D. Vance. Ce réseau est en formation. Il inclut, par exemple, Steve Bannon et des personnes qui se réclament d’un nationalisme populiste et qui, sur certains points, s’opposent à J.D. Vance. Son avenir dépendra beaucoup du résultat des élections de mi-mandat, en novembre 2026.

L’affaire Epstein peut-elle avoir des conséquences sur les élections de mi-mandat?

Je pense que l’entourage de Donald Trump va s’empresser de mettre en valeur son successeur. Il va lui tailler un rôle sur mesure. Ce serait logique d’un point de vue stratégique parce que J.D. Vance aura pour mission de ressouder cette coalition qui commence à se déliter, avec le handicap que des personnes au sein de celle-ci s’opposent à lui et, en particulier, à ses liens avec l’industrie de la tech dans la Silicon Valley. Ce sera peut-être aussi l’occasion pour lui de se forger un certain charisme.

La dimension pédophile des activités de Jeffrey Epstein aggrave-t-elle la suspicion à l’égard de Donald Trump, alors que les affaires antérieures dans lesquelles il fut impliqué n’ont pas beaucoup affecté sa popularité?

Cette affaire est différente parce qu’elle constitue un nœud narratif qui convoque un tas de théories du complot. Il y a effectivement la pédophilie qui dégoûte légitimement le grand public bien plus que l’histoire d’un homme d’affaires qui essaie de séduire une femme de 25 ans lors d’une soirée. Donald Trump était toujours excusé parce que les gens ne pensaient pas qu’il pouvait s’attaquer à des femmes du fait de sa richesse et de sa puissance. Cet aspect se retourne contre lui parce qu’à travers l’affaire Epstein, il apparaît faire partie d’une élite de gens riches qui mènent une vie complètement parallèle à celle du peuple, de quoi alimenter une deuxième théorie du complot, celle d’une élite au-dessus des lois. Enfin, l’affaire Epstein nourrit une troisième théorie complotiste, moins développée dans la presse mais pourtant omniprésente et indispensable pour comprendre ce qui se passe, c’est le fil narratif autour d’Israël. L’attrait pour les dossiers rendus publics repose aussi sur l’hypothèse que Jeffrey Epstein faisait chanter des personnalités américaines pour le compte d’Israël. Ces trois aspects «complotistes» sont de nature à réunir dans une seule affaire beaucoup de branches différentes de la population, de la mouvance QAnon aux suprémacistes en passant par la base populiste Maga. C’est pour cela que cette affaire est très importante.

Marjorie Taylor Greene, la représentante républicaine, dont le cheval de bataille est de faire toute la lumière sur le réseau Epstein. © BELGA

Les éléments actuels connus sont-ils trop légers pour mettre Donald Trump en difficulté?

On peut imaginer que s’il y avait dans les dossiers Epstein un élément très compromettant contre Donald Trump, il serait déjà sorti. Mais il faut être prudent puisque Thomas Massie évoque la présence de 20 noms de personnes impliquées dans des crimes sexuels. A voir. Il n’en reste pas moins que la crédibilité de Donald Trump est déjà pas mal entamée parce qu’il a eu un comportement complètement chaotique dans le traitement de ce dossier au point que des Américains ont commencé à se demander s’il était encore apte à gouverner. Affirmer qu’il y avait une liste de personnalités incriminées et que son administration allait la rendre publique, puis, en juillet, prétendre qu’il n’y a plus de liste, et insulter des journalistes, etc., ce n’est pas du tout ce qui était attendu. Autre élément qui augmente la suspicion, le traitement de faveur qu’il a offert à Ghislaine Maxwell (NDLR: compagne d’Epstein condamnée à 20 ans de prison pour exploitation sexuelle). Elle a changé de prison et bénéficie de conditions de détention apparemment très souples. Cela a fait tiquer énormément de personnes. Donc, dans le chef de Donald Trump, l’image d’homme qui défend le peuple et avait promis d’abattre cette «cabale pédophile» en a pris un sacré coup. En quelque sorte, le mal est déjà fait. Et il s’enfonce un peu plus encore avec ces dossiers qui sortent au compte-gouttes.

En 1996, une plainte déjà…

La première salve des dossiers Epstein rendus publics a confirmé qu’en 1996 déjà, le FBI avait reçu une plainte concernant une agression sexuelle présumée commise par Jeffrey Epstein sur une mineure, Annie Farmer. Sa sœur Maria travaillait pour le financier. Dans la plainte exhumée par le New York Times en juillet 2025, celle-ci évoque aussi une rencontre avec Donald Trump en présence d’Epstein en 1995 au cours de laquelle ce dernier aurait dit au magnat de l’immobilier: «Non, non, elle n’est pas là pour toi.» Elle avait aussi entendu Donald Trump dire à cette occasion qu’il croyait qu’elle avait 16 ans… Après la découverte que sa plainte, qui n’avait donné lieu à aucune suite à l’époque, figurait bien dans les dossiers Epstein, Maria Farmer a regretté que son témoignage n’ait pas pu éviter les souffrances des quelque 1.200 victimes du réseau du pédophile…

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