Une marche citoyenne pour l’école et l’avenir de la jeunesse se tiendra à Bruxelles, le dimanche 25 janvier. Enseignants, parents, étudiants ou encore éducateurs battront le pavé d’un même pas. Une convergence des luttes inédite en 36 ans.
Piquets devant les écoles, arrêts de travail, bulletins vides, veillée funèbre symbolique… Ces derniers mois, les enseignants ont redoublé d’ingéniosité pour faire entendre leur colère. Des actions qui ont systématiquement été organisées en semaine. Et sont majoritairement restées cantonnées dans l’enceinte scolaire.
Face à l’immobilisme politique, le monde enseignant entend cette fois sortir des carcans habituels en organisant une manifestation inédite, le dimanche 25 janvier. L’objectif? Mobiliser un large panel d’acteurs de la jeunesse pour alerter sur les risques que font peser les «mesures d’austérité» du gouvernement MR-Les Engagés sur l’avenir des jeunes générations. «Cela fait des années que les politiques définancent progressivement l’enseignement, à tel point que les conséquences ne se font plus seulement ressentir sur les bancs de l’école, mais bien sur tous les pans de la société», justifie Luc Toussaint, président de la CSGP-Enseignement.
Dépasser les clivages
L’événement rassemble ainsi les syndicats enseignants, porte-voix des revendications des profs, mais également les associations de parents (Fapeo et Ufapec) et les jeunes eux-mêmes, au travers des jeunesses syndicales et la Fédération des étudiants francophones (FEF). Des associations luttant contre les inégalités scolaires (Aped, CGé), contre la misère (ATD Quart Monde) et l’analphabétisme (Lire et Ecrire) seront également de la partie.
«On a affaire à un front assez large, qui veut dépasser les clivages habituels au sein du monde enseignant (NDLR: par exemple, entre syndicats et pouvoirs organisateurs) et s’unir autour de récriminations communes, analyse Jean Faniel, directeur du Centre de recherche et d’information sociopolitiques (Crisp). Bien qu’ils ne partagent pas tous les mêmes positions, ils semblent unanimement mécontents de la manière dont la ministre Glatigny (MR) articule ses réformes et déplorent son manque de concertation.»
Un constat confirmé par Bernard Hubien, secrétaire général de l’Ufapec, l’Union francophone des associations de parents de l’enseignement catholique. «Les décisions prises aujourd’hui ne vont pas dans le bon sens, notamment au sujet de la gratuité scolaire ou du tronc commun, pointe-t-il. Le démantèlement systématique du Pacte d’excellence, un dispositif pensé par des centaines de personnes du terrain, nous met légitimement en colère et inquiète les parents. C’est pour ça que nous participons à cette marche citoyenne, qui dépasse le discours revendicatif classique des syndicats.»
Une dispersion des adversaires
Aux yeux de Jean Faniel, cette action transversale revêt un caractère «assez inhabituel». Il faut en effet remonter au dimanche 18 novembre 1990 pour retrouver la trace d’une mobilisation similaire. A l’époque, près de 40.000 personnes avaient défilé dans les rues de la capitale à l’appel des associations de parents de la Cnap (ex-Ufapec) et de le Fapeo. Régis Dohogne, alors secrétaire général de la CSC-Enseignement, s’en souvient: «Cette manifestation était le point d’orgue d’une grande contestation amorcée par les profs quelques mois plus tôt, retrace l’ex-instituteur liégeois, aujourd’hui âgé de 82 ans. L’idée était de faire prendre conscience à la population que l’école n’est pas un îlot isolé du reste de la société, mais qu’elle joue un rôle crucial dans l’épanouissement de la civilisation.»
«L’école n’est pas un îlot isolé du reste de la société.»
Régis Dohogne, ex-secrétaire général de la CSC-Enseignement.
Régis Dohogne ne semble d’ailleurs pas surpris que l’histoire se répète, à l’heure où les atteintes à un enseignement de qualité sont plus nombreuses que jamais. «A l’époque, nous avions un seul adversaire, c’était le gouvernement de la communauté française, recadre l’ex-syndicaliste. Mais aujourd’hui, l’agression sociale vient de partout. Aussi bien de la FWB, que de la Région et du fédéral. Les professeurs, comme les parents d’élèves, sont aussi des citoyens qui voient leurs droits sociaux et leur pouvoir d’achat se réduire, et des futurs retraités qui feront les frais de la réforme des pensions. Le syndicats enseignants ne peuvent donc pas réagir isolément en tant que revendicateurs corporatistes. Ils ont raison de viser bien plus large.»
«Un travail de longue haleine»
Bien que potentiellement fédérateur, cet «imbroglio d’agressions» peut aussi entraîner une certaine confusion dans les revendications portées. Au point de porter atteinte au succès de l’événement? Le front commun syndical mesure en tout cas son optimisme. Et refuse de se livrer à des projections chiffrées. «Faire prendre conscience à la population du rôle clé de l’école, c’est un travail de longue haleine, reconnaît Luc Toussaint (CSGP-Enseignement). Le déclic ne se fera pas du jour au lendemain, et on ne verra pas directement 150.000 personnes dans les rues. Mais c’est une action importante à mettre en place, et pourquoi pas, à répéter.»
La date choisie pour la marche –éloignée de tout autre action interprofessionnelle de grande envergure– laisse toutefois espérer une large participation, avance Jean Faniel. «Il y a bien une grève des cheminots qui débute le lendemain, mais qui a un potentiel moins fédérateur qu’une marche pour l’école et la jeunesse», observe le directeur du Crisp. Le choix du dimanche n’est pas non plus laissé au hasard. «Au-delà de permettre à tout un chacun de participer, il envoie un message à contre-courant du « prof bashing« , en démontrant que les enseignants sont capables de se mobiliser hors de leurs heures de travail.»
Le succès de la mobilisation dépendra surtout de la sensibilisation menée en amont dans les écoles et auprès des parents d’élèves. Les organisations syndicales ont d’ores et déjà annoncé des arrêts de travail du 19 au 23 janvier afin d’informer au mieux le personnel enseignant.




