L’explosion de la demande en composants informatiques par les géants de l’intelligence artificielle provoque une flambée des prix. Celle-ci touche désormais les achats du grand public. Une situation qui pourrait durer au moins deux ans, avec des conséquences sur les tarifs comme sur la course à la puissance.
«En quelques mois, le prix de la mémoire vive a explosé. Pour deux barrettes de RAM de seize Go, il fallait débourser environ 150 euros contre 500 euros aujourd’hui. Cela se stabilise depuis, mais nous n’avons aucune vue sur ce qu’il adviendra dans les prochains mois. Le prix des SSD (NDLR: unité de stockage qui remplace les anciens disques durs) commence à grimper également, mais moins fortement. On parle d’une vingtaine d’euros pour un téraoctet. Pour l’instant.»
Chez TDH, revendeur de matériel informatique, la hausse des prix de certains composants se vit avec une certaine fatalité. La société, qui fournit particuliers et entreprises, a adapté ses tarifs, contraint et forcé. «Nous ne souhaitons pas descendre en gamme et il y a donc inévitablement une répercussion sur le prix de vente des configurations que nous proposons. Les clients ne semblent pas encore vraiment au courant que la RAM est aussi coûteuse. L’augmentation est pourtant vertigineuse», détaille un vendeur de la société.
Selon plusieurs échos chez les fournisseurs, une véritable pénurie n’est pas à l’ordre du jour. Pour autant, la situation ne devrait pas revenir à la normale prochainement. Les prix pour un ordinateur neuf resteront donc à ces niveaux, voire plus haut si les stocks d’autres composants commencent à se contracter plus fortement, comme les SSD.
L’intelligence artificielle gobe le matériel
Si le prix de la mémoire vive a tant grimpé, la raison se trouve dans une offre devenue insuffisante pour satisfaire l’appétit des ogres du numérique. En première ligne, les géants de l’intelligence artificielle, qui ont lancé une véritable course à l’armement et cherchent tous à sécuriser leur approvisionnement de matériel.
Les centres de données (data centers), qui font tourner les outils IA de Google, OpenAI et consorts, se déploient toujours davantage. Ils gobent donc directement une très large part de la production de certains composants, comme la mémoire. La RAM «classique» n’est pas directement visée par ces sociétés, car elles achètent massivement de la HBM, une mémoire dite à haute bande passante. Mais chez les fabricants, les lignes de production ont basculé de la RAM vers le HBM. Conséquence très concrète, le mois dernier, la société Micron a décidé d’arrêter sa marque grand public Crucial, active depuis 30 ans dans la fourniture de RAM, pour se recentrer sur le HBM.
«Qu’il s’agisse de semi-conducteurs, de mémoire RAM ou des SSD, le problème est le même: il y a très peu d’acteurs et ce sont typiquement des marchés où l’offre est très rigide. Les entreprises ne peuvent pas s’adapter instantanément à une flambée de la demande, car pour construire une nouvelle usine, on parle d’un horizon de trois à cinq ans. Si vous prenez les semi-conducteurs de pointe, le fabricant TSMC représente à lui seul plus de 30% du marché. Pour la mémoire, trois entreprises englobent autour de 80% à 85% de la production, cela engendre évidemment de fortes contraintes», analyse Nicolas van Zeebroeck, professeur d’économie du numérique (Solvay, ULB).
Une pénurie désormais plus structurelle
Les changements technologiques fréquents et la vitesse d’adoption de l’IA ont sans doute pris de court une partie des acteurs impliqués dans la chaîne d’approvisionnement. L’usage croissant de l’intelligence artificielle aurait pourtant pu être anticipé, tout comme le besoin de puces informatiques. «Cette hausse était d’autant plus prévisible qu’on a eu le même coup avec les processeurs au moment du Covid. Quand nous sommes passés en télétravail, la demande a augmenté brutalement et les chaînes d’approvisionnement n’ont pas suivi. Même cause, mêmes effets ici», pointe encore le professeur.
«Cette tension sur les composants informatiques est aussi liée à l’organisation historique du secteur de la production des semi-conducteurs, qui est en pleine mutation, complète David Bol, professeur en circuits et systèmes électroniques à l’UCLouvain. Le secteur était massivement orienté vers les applications en électronique grand public, que ce soit les ordinateurs portables, smartphones, automobiles et objets électroniques en tout genre, mais il se réoriente désormais vers des applications professionnelles, dont le marché des data centers.»
Le marché ne devrait pas connaître de répit à court terme. Du côté de l’offre et de la demande, rien ne devrait changer significativement dans un horizon de douze à 18 mois. L’impact sur les prix devrait donc se poursuivre à mesure que certains stocks diminueront, avec des répercussions pour les deux prochaines années, au moins.
L’obsolescence, l’autre face du même problème
Pour les consommateurs, cette nouvelle réalité économique devrait ralentir le renouvellement du matériel. Les prix élevés restent un puissant moteur de changement des comportements. Les acheteurs pourraient aussi revoir à la baisse leurs besoins. Voire enfin les prendre en considération.
Le parc informatique mondial existant pourrait tenir 20 ans, vu la puissance dont nous disposons déjà aujourd’hui. On fait croire que le matériel ne suit pas, alors que cela se joue ailleurs.
«Evaluer ses besoins réels avant de choisir une configuration reste l’apanage de quelques connaisseurs, or cela devrait être le mot d’ordre de chaque consommateur: trop d’achats se font sans véritable compréhension de ce que permet tel ou tel composant, déplore Jules Delcon, gestionnaire de projet pour l’Institut belge du numérique responsable (ISIT-Be). La partie matérielle en elle-même ne pose pas vraiment de problème, pour autant que les logiciels et programmes ne bougent pas. Le parc informatique mondial existant pourrait tenir 20 ans, vu la puissance dont nous disposons déjà aujourd’hui. Si ce n’est pas le cas, c’est parce que le public et les entreprises sont poussés vers l’upgrade. Microsoft a par exemple rendu obsolète certains ordinateurs en ne permettant pas le passage de Windows 10 à Windows 11. Demain, ce sera le même scénario avec Windows 12, etc. On fait croire que le matériel ne suit pas, alors que cela se joue ailleurs.»
Payer plus cher ou diminuer la puissance
Si les logiciels dictent une part du renouvellement, l’augmentation des prix du matériel pourrait gripper cette mécanique, prédisent plusieurs spécialistes. En réaction, un autre scénario pointe: un ralentissement de la course à la puissance. Les nouveaux appareils, notamment côté smartphone avec des sorties souvent rapprochées, ne pourront plus forcément augmenter leur mémoire vive ou leur capacité de stockage. Une stagnation dans cette recherche de toujours plus de puissance pourrait donc se produire, avec des prix au mieux stables, si les constructeurs rognent sur leurs marges, mais plus probablement à la hausse. Sur les segments d’entrée et de milieu de gamme, des sites spécialisés entrevoient même une réduction des capacités par rapport aux offres actuelles, pour maintenir des prix attractifs.
«Vu l’inflation significative frappant les appareils grand public, la demande va devoir se recalibrer. Si votre nouveau PC ou téléphone affiche un prix augmenté de 300 ou 400 euros, vous allez vouloir garder l’ancien peut-être un an ou deux de plus. Dans ce cas-là, l’effet sera vertueux, freinant une partie de la demande. Je fais partie de ceux qui pensent que pour conscientiser sur les enjeux écologiques, il faudrait que les coûts environnementaux du matériel soient répercutés dans les prix. Ici, c’est une conséquence indirecte de la situation actuelle, mais qui envoie aussi ce signal», expose Nicolas van Zeebroeck.
Une opportunité pour réaliser le vrai coût du numérique
Autre effet indirect de ces hausses de prix, le message autour de l’informatique soutenable et durable pourrait enfin percoler, espèrent les acteurs de terrain impliqués dans cette prise de conscience collective. «Le coût de production d’un ordinateur dépasse largement ce que le consommateur imagine parfois. L’extraction des minerais et la fabrication des composants pèsent lourd, beaucoup plus que l’utilisation des équipements par la suite. En réalité, nous avons déjà accès à des machines tellement puissantes que la vraie question devrait être: comment mieux exploiter ces capacités, plutôt que de chercher sans cesse à les améliorer?», interroge Olivier Vergeynst, directeur d’ISIT-Be.
Côté entreprises, des choix de développement numérique plus durables commencent à émerger également. Le choix d’une PME de consommer moins ou mieux peut sembler dérisoire face à la voracité des centres de données. Mais la somme des actions individuelles finira par compter. «Le travail de conscientisation reste conséquent, mais il faut continuer de saluer chaque petit pas. Lorsqu’on veut accompagner une démarche de digitalisation plus soutenable, il faut réaliser que nous avons tous une responsabilité à notre niveau. A un moment, lorsque suffisamment d’acteurs basculent, cela finit par avoir un impact collectif significatif», explique Anne-Sophie Aberi-Moska, CEO et cofondatrice d’Externaliz-IT, qui accompagne les entreprises désireuses de réduire l’empreinte écologique et sociétale liée à l’utilisation du numérique.
Directement frappée par ces coûts plus élevés, la société en profite pour challenger les usages et les nécessités, afin de réduire la folie des grandeurs de certains demandeurs. La situation de tension sur les prix peut également pousser vers la seconde main et le matériel reconditionné, même si certaines entreprises restent frileuses à cette idée, pointe Externaliz-IT.
A quand la fin du tunnel?
Pour les sociétés de l’IA, ces enjeux font probablement sourire. Pas question de stopper la frénésie du moment. Les achats se poursuivent. Un contrat d’approvisionnement non signé aujourd’hui, c’est un concurrent qui en profitera demain. Elles se rapprochent pourtant d’un plafond, lié à la quantité de puces qui peuvent sortir des usines. La quantité d’électricité nécessaire suscite aussi des craintes, tout comme les besoins en eau pour refroidir ces machines.
Ces dernières années, certaines recherches techniques se sont focalisées sur l’efficacité énergétique des systèmes, moins par conscience écologique que par pragmatisme économique. La Chine l’a d’ailleurs froidement démontré avec son IA DeepSeek, qui exposait les mérites d’un système plus léger côté infrastructure, bien moins dépendant de la puissance brute, tout en se détachant des produits américains.
«Les hausses des prix sont, certes, liées à l’intelligence artificielle, mais nous devons réaliser notre rôle dans cet emballement. Si, du jour au lendemain, on prenait la décision en Europe que l’intelligence artificielle générative doit être limitée, on n’aurait pas besoin de produire autant de data centers. Le prix fou de la mémoire vive, nous l’avons directement provoqué par notre utilisation intensive de ces outils. Ce qui veut aussi dire que nous avons les moyens de ralentir cette fuite en avant, en repensant nos usages», conclut Jules Delcon.
Les pistes contre la hausse des prix
Affronter les hausses de prix passera soit par une réduction de la puissance de nos appareils, soit par l’ouverture un peu plus grande du portefeuille. Une troisième voie existe: celle d’une durabilité accrue des appareils actuels.
L’indice de réparabilité, mis en place depuis l’an dernier et concernant notamment les ordinateurs portables, permet de vérifier les possibilités de maintenir en vie un appareil plus longtemps. Les laptops avec des composants accessibles (RAM non soudée à la carte mère, batterie amovible, possibilité de booster les capacités, etc.) sont une garantie d’une durée de vie allongée. Un «vieil» ordinateur peut parfois retrouver une seconde jeunesse en changeant quelques pièces.
Des initiatives existent aussi pour le smartphone. Le Fairphone, conçu par une entreprise néerlandaise, garantit la disponibilité des pièces durant dix ans et assure un support au niveau du système d’exploitation jusqu’en 2031. De quoi mettre fin au remplacement prématuré d’un appareil encore valable, en changeant simplement et facilement le composant défectueux.
Les initiatives autour du reconditionné émergent également. Certains sites spécialisés comme Back Market, Refurbed ou encore CertiDeal proposent quantité de produits, tout comme d’autres grandes enseignes (MediaMarkt, Krëfel, Coolblue, Fnac, etc.).
















