Malgré la chute de Bachar al-Assad, les habitants de la cité antique livrent encore bataille pour établir la vérité sur la guerre civile et éviter un retour de l’Etat islamique.
Plus d’une décennie que Mahmoud n’était pas revenu à Palmyre. Ce guide touristique d’une soixantaine d’années connaît par cœur la cité millénaire: pendant plus de trois décennies, il y a conduit des milliers de visiteurs venus du monde entier, prêts à se risquer dans l’un des pays les plus fermés au monde pour en découvrir les joyaux antiques. Car la ville, bâtie au cœur de la Badiya, vaste steppe aride qui s’étend de l’Euphrate jusqu’aux portes de Homs, abrite l’un des patrimoines archéologiques les plus précieux du Proche-Orient, classé au patrimoine mondial de l’Unesco et longtemps érigé en symbole de la grandeur syrienne. Temples monumentaux, colonnades interminables, théâtre romain, tombeaux-tours, sanctuaires dédiés à des divinités venues d’horizons multiples: Palmyre fascine depuis l’Antiquité, et bien au-delà de la Syrie.
«On a souvent parlé du miracle de Tadmor (NDLR: le nom de la ville en arabe), explique Mahmoud, alors que son véhicule s’enfonce dans les routes désertiques du centre syrien. Une ville caravanière au milieu d’une oasis fertile, presque à mi-chemin entre l’Euphrate et Damas. Peu à peu, elle est devenue riche.» Disputée, également: des Achéménides aux Parthes, des Sassanides à l’Empire romain, puis byzantin, elle n’a cessé d’être convoitée. De ce passé faste sont sortis de terre les monuments qui font sa renommée: un vaste ensemble urbain édifié principalement entre le Ier et le IIIe siècle de notre ère, lorsque Palmyre s’imposa comme l’un des grands carrefours commerciaux de la route de la Soie.
A quelques dizaines de kilomètres de l’arrivée dans la ville, Mahmoud se montre moins loquace. Car ces vestiges qu’il connaît par cœur furent, eux aussi, happés dans le tourbillon de la guerre civile syrienne. Comme tous ses compatriotes, l’homme originaire d’Alep a encaissé à distance les images des djihadistes de l’organisation Etat islamique (EI) réduisant en poussière certaines des plus belles pièces du site, jugées incompatibles avec leur lecture de l’islam. Alors, lorsqu’il découvre enfin, de ses propres yeux, le désastre, il marque un temps d’arrêt. «Ce patrimoine a traversé les époques, c’est inexplicable qu’il ait été volontairement détruit», lâche-t-il, désabusé. Pourtant, la magie opère encore. Le soleil d’hiver donne aux pierres une lumière singulière. «Cette beauté m’émouvra toujours, malgré les destructions.»
De main en main
Car Palmyre fut, bien malgré elle, l’un des nombreux points chauds de la guerre civile syrienne. Et son passé de ville convoitée et disputée a fini par la rattraper. Dans un quartier encore ravagé de la ville, un groupe d’hommes, revenus il y a quelques mois, tente de rebâtir ce qui peut l’être. Ici, les traces de la guerre sont partout: peintures de l’Etat islamique, biens ayant appartenu aux milices iraniennes et aux forces russes alliées de Bachar al-Assad saturent encore les lieux.
«Des combattants de Daech aux alliés du régime, tout le monde est passé ici. Quand nous avons nettoyé le quartier, il y avait des documents dans toutes les langues», relate l’un d’entre eux. A ses côtés, Walid, 57 ans, rembobine: «Pour comprendre ce que notre ville a vécu, il faut remonter au début de la révolution. Il y a eu des manifestations pacifiques dès 2011 contre Bachar al-Assad, mais la situation est restée relativement calme, à cause de l’éloignement géographique de la ville. En 2013, tout a basculé, avec les premières attaques contre des bâtiments du régime.» Jalal, 60 ans, poursuit: «A partir de ce moment-là, l’armée syrienne a renforcé sa présence. Elle persécutait la population, emprisonnait ceux considérés comme proches des révolutionnaires. Et les renforts étrangers sont arrivés en nombre, en 2013, mais aussi en 2014.»
Le groupe désigne l’adresse d’un ancien hôtel de luxe, Le Méridien, devenu base opérationnelle des combattants étrangers venus soutenir le régime. Sur place, plus de dix ans après, les preuves de cette alliance internationale pro-Bachar sont partout: paquets de cigarettes libanais, ayant probablement appartenu à des combattants du Hezbollah, inscriptions en persan, mais aussi en dari, la langue afghane. «Il y avait des centaines de jeunes Afghans chiites, facilement reconnaissables et non arabophones. Beaucoup étaient des réfugiés ayant fui leur pays, que les Gardiens de la révolution iraniens ont enrôlés de force pour combattre aux côtés du régime», précise Jalal, qui affirme également avoir été menacé par de jeunes Irakiens, membres des milices chiites Hachd al-Chaabi, eux aussi dépêchées sur place au secours du régime d’Assad.
Un moment charnière, donc. Car à 200 kilomètres de là, un nouvel acteur, aussi majeur que terrifiant, s’est invité dans la partie, et a fait de Raqqa la capitale mondiale de la terreur: l’Etat islamique, dont le drapeau noir flotte déjà à ce moment-là sur une large partie de la Syrie et de l’Irak.

L’abandon du régime
Pourtant, en cette année 2014, les habitants de Palmyre encore sur place disent ne pas s’être sentis menacés outre mesure. «Il y avait deux hauts gradés du régime dans la base militaire voisine « T4 », des soldats partout et les combattants étrangers par milliers. Tadmor était assiégée», commente Abou Hamza, un cheikh bédouin de 70 ans. Pour lui, la véritable menace n’était pas le groupe djihadiste, mais les forces du régime «qui torturaient et extorquaient la population.» Pourtant, l’impensable prendra forme au printemps 2015. A mesure que les djihadistes progressent dans le désert, les locaux craignent que leur patrimoine ne subisse le même sort que les Bouddhas de Bâmiyân, dynamités par les talibans en Afghanistan au début du siècle.
Khalil Hariri, directeur du musée de Palmyre pendant 20 ans et responsable des fouilles archéologiques dans la région, se souvient: «Enmars 2015, la Direction générale des musées et des antiquités nous a ordonné de nous préparer à évacuer des objets de valeur. « Au cas où. » Tout était prêt, 30 tonnes avaient été mises de côté. On attendait l’ordre afin de les emmener à Damas.»
Coup de théâtre. Au début du mois de mai, les forces du régime et leurs alliés battent inexplicablement en retraite. Tous les habitants interrogés sur place sont formels: aucune communication n’a été faite à la population. «Nous avons appelé à Damas quand nous avons vu cela. Nous avons eu pour seule réponse une interdiction de quitter la ville, se souvient Khalil Hariri. Le 18 mai, des habitants d’un village situé à une quarantaine de kilomètres m’appellent et me préviennent que Daech me recherche, ainsi que mon beau-père, Khaled al-Asaad.» Ce dernier, archéologue de renommée mondiale alors âgé de 81 ans, se réfugie dans le village voisin de Taybeh. De sources locales concordantes, un convoi de 150 véhicules appartenant à l’organisation Etat islamique prend Palmyre en quelques minutes. «Nous avons tous compris ce qui se passait. Nous étions, ainsi que le patrimoine de la ville, livrés aux djihadistes. Une condamnation à mort», affirme Khalil Hariri.


La répression de l’Etat islamique
La suite tient du cauchemar. Avec ses collègues, il se précipite au musée afin de charger à la hâte les camions. Il croise des hommes cagoulés, passe devant eux sans être reconnu, se réfugie chez son frère. «Pendant ce temps-là, Daech était chez moi. Ils me cherchaient.»
A l’aube, le téléphone sonne. Le régime syrien donne enfin l’ordre d’évacuation. Devant l’institution, les travailleurs du musée s’apprêtent à partir. Le petit groupe essuie une pluie de balles. Khalil Hariri est touché à deux reprises, une balle dans le bras, une autre au niveau des côtes. Après avoir exhibé ses cicatrices, il reprend: «Ce fut le moment le plus difficile de ma vie. Pas à cause de la peur de mourir ni de la douleur. Je suis chargé dans le camion et je vois mon fils à 200 mètres. Il est piégé, il ne peut pas traverser la ligne de feu.» Miraculeusement, les combattants de Daech laissent partir le convoi. «Ils m’ont cru mort, je me suis évanoui. Je serai soigné à Homs quelques heures plus tard.»
La suite, ce sont les habitants restés sur place qui la racontent. Daech prend possession de la ville. Les maisons sont réquisitionnées, pillées. «Ils s’appropriaient les appartements, commente Walid. Ceux qui résistaient étaient tués.» Très vite, la terreur devient la norme. Châtiments corporels, exécutions multiples. «J’ai vu un homme à qui ils ont coupé la main. Puis le pied. Ils l’accusaient d’avoir volé.»
«Ses dernières paroles avant sa décapitation furent: “Les dattiers de Palmyre ne pencheront pas.”»
Khaled al-Asaad, lui, est arrêté à Taybeh par les djihadistes et ramené à Palmyre. Abou Mohamed, son beau-frère, l’avait accompagné dans le village. Il retrace la suite avec minutie: «Il a été emprisonné pendant 27 jours, torturé. Ils l’accusaient d’être du côté du régime syrien, puis d’avoir caché des objets de valeur. Ils l’ont exécuté le vingt-huitième jour en le décapitant. Sa dépouille, la tête posée entre ses jambes, a été ficelée à un poteau devant la mosquée pendant quatre jours.»
Par téléphone, le petit groupe appelle Mohammed al-Asaad, fils de l’archéologue, installé à Homs. Ce dernier a reconstitué, avec l’aide de témoins présents sur place, les derniers instants de la vie de son père. Il a également récupéré une photographie de celui-ci, décapité sur la place de Palmyre: «Son dernier souhait a été de visiter une dernière fois le musée de Palmyre. Il y est entré pieds nus, il a regardé cet endroit où il a passé 50 ans de sa vie. Des témoins l’ont ensuite vu traîné sur la place du marché, comme un esclave. Tous ont compris ce qui allait se passer. Les membres de Daech ont menacé ceux qui voulaient partir et les ont obligés à assister à la scène. Ses dernières paroles avant sa décapitation ont été: « Les dattiers de Palmyre ne pencheront pas ».»
Daech, l’atout du régime
La suite n’est qu’une succession d’horreurs: pendant qu’une partie du patrimoine est dynamité, les antiquités de Palmyre sont vendues à prix d’or à l’étranger, «parfois avec la complicité du régime syrien», assurent unanimement les témoins, qui traquent les ventes partout dans le monde. Une autre scène marquera les consciences: durant l’été 2015, des dizaines d’habitants sont contraints de se rendre dans le théâtre antique. Ils ne le savent pas encore, mais ils vont assister à l’exécution d’une vingtaine de soldats du régime, capturés par Daech. Les vidéos font le tour du monde. En mars 2016, le régime syrien, appuyé par l’aviation russe, reprend Palmyre, dont la majorité des bâtiments sont désormais en ruines. Deux mois plus tard, un concert de l’orchestre russe du théâtre Mariinsky est organisé sur les lieux des exécutions.
Assis dans les gradins, Hicham, 33 ans, dont douze passés en Norvège où il s’est exilé, se souvient: «J’ai vu cela à la télévision. J’ai pleuré devant ces images. Ils ne valent pas mieux que Daech. Des proches restés à Palmyre ont été forcés d’y assister, exactement comme les djihadistes forçaient les habitants à assister aux exécutions.» Il poursuit: «Daech et le régime, ce sont les deux faces d’une même pièce. Assad avait besoin de soutien international pour sauver sa tête. L’apparition de l’Etat islamique a été providentielle: il y avait pire que lui. C’est pour cela qu’il a tout fait pour que Palmyre soit ravagée.» Les proches de Khaled al-Asaad ne disent pas autre chose: «Le régime savait que l’exécution de Khaled, un homme de 81 ans mondialement connu, provoquerait une onde de choc. Elle a été pensée depuis Damas, comme la destruction du patrimoine.»


Ils en veulent pour preuve le second retrait des forces liées au régime en mars 2016: sans explications, sans combats, Palmyre est à nouveau abandonnée et reprise presque aussitôt par l’Etat islamique, qui relance son cycle de destructions. Une séquence que nombre d’observateurs qualifieront de délibérée, et qui atteignait les objectifs de Bachar al-Assad: recentrer l’attention des chancelleries occidentales sur la «guerre contre le terrorisme», reléguant au second plan toute perspective de transition politique.
«Avec la chute du régime, Daech a perdu son allié.»
Représailles américaines
Dix ans plus tard, Palmyre, débarrassée du régime et de Daech, demeure néanmoins sous tension. Les forces du nouveau gouvernement, déployées en nombre très limité, sont à peine visibles. La vie peine à reprendre: sans eau potable, sans électricité, ceux qui ont fait le choix de revenir cohabitent avec les fantômes du passé.
D’autant que l’organisation Etat islamique continue de prospérer dans les zones désertiques qui encerclent la cité. La Badiya s’est progressivement remplie de cellules actives, et ce, bien avant la chute de Bachar al-Assad. «A la fin de l’année 2023, il y a eu un afflux massif de djihadistes chassés de leurs sanctuaires dans le désert irakien, qui se sont repliés vers la Syrie, notamment entre Homs et Palmyre, souligne un haut responsable du renseignement des Forces démocratiques syriennes (FDS), qui administrent le nord-est syrien et coopèrent avec la coalition internationale. Les forces du nouveau gouvernement n’ont ni les moyens ni la volonté de s’emparer du problème, et les récentes frappes de la coalition anti-EI dans le désert ont provoqué un repli vers les villes, Palmyre en tête.»
Cette menace s’est matérialisée le 13 décembre, lorsqu’une attaque contre un convoi américain dans la ville a coûté la vie à deux soldats et à leur interprète. Imputée par Washington à l’EI, elle a été menée par un membre des forces de sécurité gouvernementales. Un fait embarrassant pour Damas, révélateur de la porosité persistante entre l’appareil d’Etat et les groupes islamistes, Daech y compris. L’attaque a donné lieu à des représailles de la part des Etats-Unis qui, dans la nuit du 19 au 20 décembre, ont bombardé des «bastions» de l’Etat islamique à Raqqa, Deir ez-Zor et Homs, tuant cinq de ses membres, selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme.
Pourtant, les habitants de Palmyre refusent de céder à la panique. «Avec la chute du régime, Daech a perdu son allié. Plus de raisons de s’inquiéter», répètent inlassablement les locaux. «Il faut maintenant sauver ce qui peut encore l’être, tenter de récupérer notre patrimoine dispersé à travers le monde et honorer la mémoire de ceux qui l’ont protégé», affirme Abou Mohammed. Les premiers signaux vont dans ce sens. Khalil Hariri, héros du sauvetage de 30 tonnes d’antiquités, avait été inculpé par le régime «pour avoir contrevenu aux ordres. Les nouvelles autorités ont clos le dossier et m’ont remercié pour mon courage. Nous devons continuer notre combat pour Palmyre», conclut-il.













