Le journaliste flamand Wouter Verschelden s’étonne de l’image désormais acquise par Bart De Wever auprès des médias francophones. Le résultat, dit-il, d’une stratégie qui a fait ses preuves.
Il est l’insider ménapien le mieux informé. Son média w16, avec sa newsletter quotidienne, est aussi apprécié que redouté à la rue de la Loi. Son dernier livre, La Conquête de la Belgique (Manteau, 2025), reconstitue, avec un million de détails passionnants, la difficile naissance de l’Arizona. Et il remarque que les médias francophones sont devenus encore plus fans de Bart De Wever que leurs homologues flamands. Ce qui n’était pas gagné, au départ…
Les médias francophones n’ont jamais été aussi enthousiastes envers un Premier qu’avec cette affaire d’avoirs russes gelés…
Wouter Verschelden: Je me souviens du bureau de Bart De Wever, au siège de la N-VA, rue Royale, à Bruxelles. De là, on voyait le bâtiment du Soir, et c’était sa blague: «Regardez, l’ennemi est là.» Aujourd’hui, je ne peux que constater qu’on lit des choses incroyables dans Le Soir. Si ses journalistes pouvaient lui ériger une statue, ils le feraient… Cela dit, cet épisode, même le roi l’a salué, a un peu uni le pays. C’était une occasion pour Bart De Wever de dire qu’il se battait pour les intérêts de tous les Belges, pas seulement des Flamands, et cela a rassuré les médias francophones.
Comment expliquez-vous que personne n’a été aussi flatteur notamment lorsque Alexander De Croo a convaincu l’Union européenne de plafonner les prix de l’énergie?
Wouter Verschelden: Il y a une tendance à se chercher un héros, combinée à un effet lune de miel. Même quand la Vivaldi s’est installée, tout le monde était soulagé d’avoir un gouvernement, notamment du côté flamand, où personne n’avait été impressionné par Sophie Wilmès, ses conférences de presse et ses présentations PowerPoint… Ici, l’Arizona était en pleine lune de miel, puis il y a eu cette crise immense sur le budget. Le gouvernement était tout près de tomber, encore deux ou trois petites poussées et c’était fini! Bon, finalement, Bouchez a décidé d’avaler toute cette TVA, et là, tout a un peu changé, parce qu’on s’est dit «l’Arizona fonctionne quand même». Le soulagement. Le podium était prêt. Juste après, cette histoire russe arrive. Le héros a pu monter dessus, qui a défendu les intérêts de la Belgique contre les grands pays. En politique, c’est très rapidement from hero to zero and back (NDLR: de héros à zéro et retour).
Mais son podium, Bart De Wever se l’est construit lui-même, là?
Wouter Verschelden: Sans doute. Tout le monde, rue de la Loi, s’est demandé pourquoi il était aussi dur sur cette question dans des déclarations publiques. La diplomatie, ce n’est pas aller dire au Parlement ou aux journalistes «ze zullen mij moeten buiten sleuren» (NDLR: il faudra me traîner dehors)… Et puis, ce mécanisme des prêts collectifs, c’était toujours un tabou pour les pays dits «frugaux» de l’Union européenne. Or, qui, en Belgique, voulait toujours s’aligner sur ces frugaux pays du nord? La N-VA! Qui a encore une fois changé de doctrine, et grâce à cela Bart De Wever a bâti cette image de héros national, c’est une transformation que je n’ai jamais vue en 20 ans. Mais ce n’est pas seulement une transformation personnelle de Bart De Wever face à l’opinion francophone, c’est la mutation de son parti en un nouveau CVP, le parti du pouvoir, un peu recentré par rapport à ces dernières années, avec l’obsession d’occuper chaque poste de pouvoir dans la forteresse belge. Les références répétées à Jean-Luc Dehaene ne sont pas un hasard non plus… C’est maintenant à eux, en tant que Flamands conscients d’eux-mêmes, de prendre ce pays en main: «Si les francophones veulent suivre notre politique conservatrice de droite, tant mieux. Sinon, c’est à eux de dégager», en résumé.
«De Wever est considéré comme le héros de la Belgique, mais ça ne fait qu’un an qu’on est dans l’Arizona.»
C’est aussi la différence entre le parti d’Alexander De Croo, qui dépassait à peine les 10%, et la N-VA et ses 25%?
Wouter Verschelden: C’est vrai, et on avait aussi besoin d’un poids lourd au 16, après Michel, puis Wilmès, puis De Croo, trois Premiers ministres qui ne sont pas des poids lourds, ne sont pas du premier parti, que les autres ne considèrent pas comme le primus inter pares, et qui ne méritent en fait pas vraiment d’être là. Aujourd’hui, rue de la Loi, tout le monde reconnaît qu’il mérite d’y être.
Bart De Wever choisit bien ses médias, ceux qu’il n’aime pas, il les boycotte, et ceux qu’il sélectionne, il les cajole. Vous racontez qu’il a même invité sur son lieu de vacances, confidentiellement, des journalistes connus lors de l’été 2024…
Wouter Verschelden: Avec Bart De Wever, il y a toujours de la stratégie. Même son chat Maximus, sur Instagram, né comme une blague innocente, est devenu une espèce d’obsession, qui lui permet de faire passer des messages en se moquant de tout le monde. C’est sa façon de travailler et d’être, en compétition en permanence, sa façon de séduire la presse, de toujours très bien choisir avec qui il travaille… Le seul élément qu’il n’a pas vraiment contrôlé en 2025, c’est son épouse, qui a décidé d’écrire un livre sur son histoire assez douloureuse, dont il n’aurait sans doute pas voulu qu’on parle. Toute sa philosophie, c’est le stoïcisme, éviter l’émotionnel, même sur les avoirs gelés.
Pourtant, il est l’homme politique qui a le plus pleuré en public ces dernières années, en Ukraine par exemple…
Wouter Verschelden: Il n’arrête pas de dire qu’il reste stoïque, mais il montre souvent ses émotions. C’est son paradoxe, mais je répète que chez lui, rien n’est jamais dû au hasard.
Sa communication a-t-elle changé depuis qu’il est Premier ministre?
Wouter Verschelden: J’ai l’impression qu’il se préoccupe de moins en moins de ses rapports avec les médias. Il n’a jamais fait de conférence de presse, excepté les nuits après l’accord budgétaire et celle après l’accord de l’été, à mon avis parce que tous les présidents de parti n’étaient pas complètement réveillés et qu’il fallait bétonner tout ce qui avait été promis. Il n’a donné aucune interview, et il n’est accessible, et encore pas souvent, que le jeudi après-midi, dans les couloirs de la Chambre, en marge de la plénière. Sa stratégie est de s’éloigner le plus possible. Il joue sur la puissance du 16, avec le désir de créer une césure avec De Croo, qui communiquait beaucoup.
L’année passée, vous nous disiez que Bart De Wever était «un génie du marketing». Mais il a tout de même commencé à se faire coincer comme Alexander De Croo par Georges-Louis Bouchez, sur le budget: il est passé pour celui qui n’était pas assez à droite…
Wouter Verschelden: Tout à fait, et c’est pour cela que j’avais l’impression que le gouvernement pouvait tomber, parce que la N-VA ne pouvait pas accepter cela. Je ne sais pas exactement comment Bart De Wever a finalement convaincu le MR… Alors, c’est fantastique pour De Wever, il est au sommet, il est considéré comme le héros de la Belgique, mais ça ne fait qu’un an qu’on est dans l’Arizona, il y a encore un parcours de presque quatre ans, et ça reviendra, le budget…














